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CANDIDE EN ABSURDISTAN.

suivi de 'L'Affaire Titus'par Mark Eyskens

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           Monsieur Innocent Candide avait été chargé, par la Conférence pour l'Insécurité et le Désordre Mondial (CIDM), d'une mission d'investigation en Absurdistan. C'est dans le cadre de la promotion de la diplomatie préventive que les plus hautes instances internationales avaient fait appel aux services de M. Candide, extraordinaire professeur de droit international, ancien docteur en droit, ex-futur ministre à chaque formation de gouvernement dans son pays, spécialiste de la théorie du chaos, appliquée aux relations géo-politiques. M.Candide naquit d'une manière prédestinée alors que ces deux parents étaient en voyage à l'étranger. Il était en outre le descendant, par un ami de son arrière-grand-mère hypermaternelle, du célèbre collaborateur et assistant de Francois-Marie Arouet, écrivain voltairien oublié du siècle des lumières. L'ancêtre de M. Candide, appelé candide parce qu'il se plaisait à se vêtir d'une redingote toute blanche, fut le nègre obscur et déguisé de son brillant maître. C'est lui, le candide aïeul, qui étaya définitivement, contre Leibniz, la thèse que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Or, en ce premier siècle du troisième millénaire, cette proposition avait repris toute son acuité. En effet la fin de la guerre froide et l'implosion de l'empire soviétique, il y avait 5O ans déjà, avaient inauguré la fin de l'Histoire et le commencement des histoires, l'Union Soviétique ayant été le meilleur et plus fiable ennemi que l'occident ait jamais eu. Depuis lors le droit à l'autodétermination avait porté le nombre d'Etats, membres de l'ONU, à 777, inaugurant ainsi la phase inflatoire de l'histoire des Nations Unies.

         La communauté internationale avait enfin compris qu'il fallait cesser de vouloir imposer la paix dans les 477 pays du globe où des conflits ethniques et éthiques faisaient rage et où l'arrivée des casques bleus étaient rendu impossible par l'amoncellement de cadavres frais sur les pistes d'atterrisage des aéroports. Il était devenu urgent de ne rien faire et de changer le fusil onusien d'épaule en s'occupant sans atermoiements funestes ni précipitations inconsidérées des pays où la situation était encore paisible. Ce fut le cas de l'Absurdistan, république monarchique hybride, Etat ci-devant unitaire, régionalement fédéralisé et verbalement confédéralisé, au moins dans les propos jugés incendiaires prononcés par M. Dufeu, le grand Vizir du Nordistan septentrional. L'Absurdistan, patrie des arts et des pensées, dont les habitants parlaient peu et mal mais en disaient long, pays constamment unifié par deux langues, qui s'ignoraient, et traversé par deux grands fleuves, était considéré comme la Mésopotamie moderne. Les deux fleuves se croisaient à 19 endroits diffé-rents au centre du pays dans une région capitale, dominée par le gratte-ciel le plus élevé du continent, qui abritait non plus le parlement du sous-continent, reconnaissable à sa coupole surmontée de 47 étoiles, mais bien le muséum de la dette publique nationale et fédérale. Les riverains des deux fleuves, lesquels portaient quatre noms différents, eurent soudainement l'impression, que depuis de nombreuses années le niveau de l'eau montait dangereusement. Mais les dirigeants politiques prirent immédiatement soin de leur expliquer que ce n'était pas les rivières, qui montaient, mais bien le pays qui descendait. Une fois de plus les rumeurs avaient été mauvaises, mais les nouvelles, en fin de compte, avaient été bonnes.

Le jour arriva où la pénultième révision de la constitution finit par confédéraliser, scinder et transférer les dernières compétences. Seule la pluie, qui tombait abondamment sur l'Absurdistan, resta unitaire car de compétence residuairement fédérale. Par ailleurs l'Absurdistan était un des rares pays où la vérité ne blessait point et le ridicule ne tuait pas. En attendant qu'il fût coupé en deux, le pays était plié en quatre, pour le meilleur et pour le rire, comme le déclara sans rire le maire éphémère de la capitale.La constituante s'était voulu révolutionnaire en introduisant de nouveaux droits inédits dans la loi fondamentale, tels le droit égal au bonheur de tous les citoyens. Le ministre de la réforme des institutions fit valoir que toute bonne constitution doit contenir des idéaux inaccesibles et des principes irréalisables, de telle manière que l'exécu-tion des nouvelles dispositions constitutionnelles peut être revendiquée pendant de nombreuses décennies par les générations à venir. Mais il avait aussitôt proposé, faisant preuve d'un grand réalisme démocratique, d'inscrire un autre article au chapitre XIV bis de la constitution: 'Seuls ceux qui se taisent ont droit à la parole'.

C'est à ce moment crucial que les Nations Unies jugèrent opportun d'intervenir. En Absurdistan, l'âpreté des discussions politiques n'avait jamais fait couler le sang. La salive d'autant plus. C'était le signe avant-coureur d'une dangereuse liquéfaction du tissu sociétal dans un pays, qui avait toujours eu le mérite, dans toutes les statistiques internationales, classé par ordre alphabétique, de précéder l'Afghanistan, le Bénin et le Burkino-Fassau. C'est dans ce contexte aléatoire que M. I.Candide débarqua en Absurdistan, après un voyage en TGV, interrompu à plusieurs reprises par les passages à niveau protégés des grenouilles en saison de ponte. En sortant de la gare, l'éminent diplomate se vit entraîné dans une manifestation bruyante d'octogénaires, qu'on étiquetait "ci-toyens du moyen âge" et qui formaient depuis leur naissance le groupe de pression le plus puissant. Au fil d'élections anticipées répétées, les gris étaient devenu le premier parti politique au parlement, réduisant le parti des verts à la taille d'un minuscule groupuscule rouge. Les rares enfants qui naissaient encore étaient mis au monde par des mères d'emprunt payées à tempérament, tandis que les mères génétiques inconnues prolongaient leurs vacances de neige en faisant le pont - suspendu - jusqu'à leurs vacances de surf, incognito accompagnées par les pères stochastiquement probables de leur prochaine progéniture. Les bébés-eprouvette, autre curiosité absurdistanaise, naissaient avec un pétant bruit de bouchon, dès qu'au laboratoire les sages hommes décapsulaient les flacons arrivés à terme. Ce décapsulage, déclenché par ordinateur, donnait droit à une prime de naissance et à des allocations familiales à vie, remplacées à l'age de 65 ans par une idemnité d'euthanasie obligatoire.

M. Candide nota dans son premier rapport qu'en Absurdistan l'analphabétisme s'étendait à toutes les couches de la société, mais moins que dans les autres pays. Dans les universités, en dernière année, il fallait réapprendre l'alphabet, car à la suite d'une utilisation excessice de l'ordinateur, les étudiants avaient désappris à lire et à écrire. Les professeurs lisaient encore, mais sans exagérer. Par contre, depuis la suppression de leurs assistants, ils avaient cessé d'écrire. Ainsi les gens devenaient de plus en plus suffisants, insuffisants et stupides. Ceci avait pour heureux effet que de moins en moins de personnes s'en rendaient compte, ce qui contribuait puissamment au bonheur de la société.

L'extraordinaire complexité des techno-structures decisionnelles à tous les niveaux des strates gestionnaires du complexe industrialo-idéologique absurdistanais, n'était toutefois pas de nature à décourager M. Candide, qui en avait vu d'autres, entre autres quand il avait présidé une mission commerciale en Antarctique, chargée de promouvoir la vente de frigidaires aux esquimaux. M. Candide comprit très vite que le pays réel était gouverné par les présidents des partis politiques, vingt-sept au total, qui depuis belle lurette s'etaient groupés en junte neo-démo-populiste. Contrairement aux dirigeants du régime précédent, qui montraient leurs figures à tout bout de champs, de rues et d'écrans, les présidents n'apparaissaient jamais à la télévision. Personne ne pouvait se targuer de connaître leurs traits. Ils ne se produisaient en public qu'à l'occasion de leurs enterrements alternés, une cérémonie programmée annuellement. Ils prenaient alors place derrière un mur, appelé 'mur du rapprochement', et ne lais-saient voir que leurs seules têtes. Tous les 27 présidents semblaient parfaitement interchangeables, ce qui faisait dire à l'homme de la rue qu'ils portaient des masques pare-balles, particulièremnt quand de petites filles leur offraient des bouquets de fleurs.

M. Candide fut conduit au palais présidentiel, où siègaient les 27 présidents réunis dans un corp à corps fraternel. La façade de l'immeuble, en style post-neo-non-figuratif, s'ornait du drapeau national et des innombrables drapeaux des états confédérés. Tous étaient uniformémént gris, même le tricolore, composé de trois bandes verticales d'un gris identique. Un grand calicot était suspendu sous le balcon, qui disait: " Profitez du jour d'aujourd'hui, car demain sera pire". Sur une autre banderolle on pouvait lire: " Accordez nous votre confiance. Nous ne vous la rendrons pas, car nous la gardons en réserve à votre intention. En revanche, nous vous donnons notre parole, que nous vous retirons de temps en temps pour la donner à d'autres pour des raisons de justice distributive. Ces mêmes raisons, renforcées par la raison d'Etat nous incitent par ailleurs à être économe de notre mépris à cause du grand nombre de nécessiteux et d'ayants droit".

Arrivé devant l'entrée, une voix synthétique enjoignit M. Candide à inserrer sa main dans une ouverture murale. Une carte magnétique lui fut distribuée, qu'il lui fallut introduire dans une autre fente du mur. La porte s'ouvrit devant lui. Il se trouvait sur une immense esplanade que bordaient de hauts bâtiments abritants d'innombrables bureaux dont toutes les fenêtres avaient été murées. De l'autre côté de la cour un robot à silhouette humaine et à visage plus qu'humain s'avança, toutes antennes dehors et tous clignotants allumés.

Il baragouinait un jargon informatique incompréhensible - le niveau linguistique baissait, même chez les robots - en indiquant par gestes le chemin à I.Candide. Le parcours qu'il lui fit effectuer passait alternativement par de longs couloirs sans issues et par 26 salles entièrement dépourvues de meubles. 'L'année dernière à Nihilgrad', pensa M. Candide en se rappelant un film déjà très ancien dont l'inaction se déroulait à Mariënbad et qu'il avait pu voir lors du dernier festival du film préhistorique dans son village natal, Rêveville. Chaque salle du palais présidentiel s'ornait cependant d'un portrait de plusieurs mètres de haut, accroché aux cimaises du mur gauche. Celui-ci représentait probablement un des présidents, reproduit en pied. Une chose était toutefois remarquable: chaque visage était recouvert d'un grand cercle gris, complété à l'intérieur de celui-ci, du plus grand carré pouvant s'y inscrire. Le robot, qui avait remarqué la moue interrogative de M. Candide, proféra de sa voix artificiellement nasale: "Le cercle, c'est le visage; le carré, c'est le profil. Le visage est rond; le profil et carré. Ces portraits sont extraordinairement ressemblants. L'on sait encore dessiner chez nous".

Ils s'arrêtèrent devant la vingt-septième salle. Le robot se retourna et chuchota d'une voix de scie électrique: "La vingt-septième salle est le bureau du président provisoire de la junte perpétuelle des présidents. Le président incarne la dialectique de l'Un et de l'ON. Il représente la victoire du pluriel sur le singulier, de l'anonyme sur le dénommé, du masque sur la personne. Il dépense donc il est. Il pense, donc il hait. Le président est un créateur de vérité, qu'il partage avec ses concitoyens, non selon leurs mérites, mais selon leurs besoins. Car la vérité est heureusement divisible et multipliable. Le président leur distribue la vérité avec parcimonie; il veut leur éviter l'indigestion. Le pire mal de nos sociétes du 21ème siècle serait l'inflation de la vérité. En matière de vérité, nous devons pratiquer une politique déflatoire. Il faut me croire, insista le robot, car même en mentant je dis vrai". Voyant que M. Candide fronça les sourcils à l'énoncée de cette affirmation audacieuse, le robot poursuivit avec force: " Supposez que tous les robots soient des menteurs. Je suis un robot. Je suis donc un menteur. Par conséquent, je mens quand je dis que les robots sont des men- teurs. Comme je suis moi-même un robot, je mens quand je dis que je mens, d'où il suit que je dis la vérité. Le robot menteur est dès lors un être exceptionnel qui dit la vérité lorsqu'il ment".

Le robot pianota ensuite une série de chiffres digitalisés sur un petit clavier et la double porte s'ouvrit silencieusement. La salle qui se presentait à leurs yeux était immense et construite en hémicycle. C'était là que dans un passé lointain le parlement se rassemblait. M. Candide se souvenait de cette salle. Il avait dans sa bibliothèque un petit livre qui avait pour titre: "Le Palais de la Nation". Il l'avait reçu en héritage d'un lointain arrière-grand-oncle qui n'avait pas survécu à la dernière année du régime démocratique du siècle précédent. Le brave homme, militant du mouvement anti-raciste 'coeurs transplantés sans fontières', était mort des suites d'un arrêt cardiaque survenu à l'occasion d'une réception qui lui avait été offerte par la police, déjà très politisée. C'était l'année aussi où les dernières élections libres avaient donné la majorité absolue à un parti gothique, dont le slogan électoral: "Notre peuple d'abord" avait fait un malheur. Ce qui par après s'avéra être tristement vrai, entre autres quand ce parti décréta que dorénavant dans tous les prétoires le crucifix devrait être remplacé par un gant de boxe.

M. Candide compara la salle où il se trouvait avec la photo de ce qu'on appelait jadis la Chambre des représentants et qu'il conservait avec précision dans sa mémoire. La statue du premier Roi dans la niche centrale avait disparu. Elle avait été remplacée par un grand cercle gris dans lequel

s'inscrivait un grand carré de même couleur. Les deux tableaux en demi-cercles, incorporés dans les murs et sur lesquels on comptabilisait électroniquement les votes des parlementaires, avaient été maintenus. Les tableaux étaient de couleur uniformément verte, témoignant du dernier vote intervenu, qui avait été un oui à l'unanimité. Les tableaux de vote avaient été vitrifiés dans cet état ultime afin de fixer dans la mémoire collective, même un demi-siècle plus tard, avec quel enthousiasme le dernier parlement du régime paléonto-démocratique avait confié les pleins pouvoirs à la junte des 27 présidents de parti. M. Candide laissa son regard errer sur les galeries, où le public prenait gratuitement place autrefois. Il dénombra, rangées entre les colonnes, 27 mitrailleuses pointées vers les sièges désormais disparus. De chacune des mitrailleuses s'échappait, pendillant par dessus la balustrade, une bande-cartouches vide. Pour le reste la salle avait été totalement dégagée. Le perchoir du président, la tribune pour les orateurs, les bancs des députés avaient été démontés. La grande salle donnait l'impression d'être abyssalement vide. Mais en y regardant de plus près, M. Candide découvrit, au centre de l'hémicycle, une miniscule table de dimensions lilliputiennes. En s'approchant, M. Candide distingua, posé dessus, un objet ayant l'apparance d'une pastille d'aspirine. Un mince fil y était attaché.

"Dans votre portugaise gauche", commanda le robot. M. Candide se demanda un instant pourquoi l'oreille droite se trouvait exclue. Après avoir introduit l'écouteur dans sa 'portugaise' - une familiarité de robot que le digne M. Candide désapprouvait -, un gargouillis se fit perceptible. Immé-

diatement après une voix artificiellement synthétique, dit avec un fort accent d'ordinateur polyglotte: "Vous parlez à l'Etat, qui est pour vous un état de grâce et qui vous administre sa grâce d'état. Ne posez pas de questions. Elles sont d'ailleurs connues. L'Etat ne répond pas aux questions

bêtes.Quant aux rares questions intelligentes, elles pré-

supposent la réponse. Je vous dis qu'ON s'occupe de vous. Laissez vous faire. Je vous dis qu'On me dit qu'il y a, dans ce pays, beaucoup trop de riches et pas assez de pauvres. Quel schandaaal". Lorsque les pronoms 'Je' et 'On' furent prononcés, la voix se fit lugubrement grave. Le mot scandale fut scandé d'une façon que M. Candide avait encore entendue sur un vieux disque, qui avait conservé les meilleurs discours de l'ex-secrétaire général de l'ex-parti communiste d'un Etat plus que voisin. Ensuite l'écouteur laissa entendre l'hymne national dans une version complètement atonale.

M. Candide resta impassible. Il ne cilla pas mais en son for intérieur, il se sentit totalement dérouté et décontenancé. Il soupçonnait depuis quelque temps que les 27 prési-

dents se réduisaient en fait à un seul. Le régime maintenait un pluralisme de façade, afin de faire bonne mine à l'ex-

térieur. Que les 27 présidents se soient concentrés en un seul, ne faisait d'ailleurs que confirmer la célèbre thèse du réductionnisme historique, exposée dans tous les manuels de thérapie de la vérité. Mais ce que M. Candide n'avait pas réalisé ou osé imaginer, c'était que ce seul et unique prési-dent était lui-même ramené à zéro, qu'il était inexistant. Les têtes des présidents qui apparaissaient de temps à autre au-desus du 'mur du rapprochement', n'étaient que des têtes à la Potemkine, maintenues par des marionnettes, elles mêmes manipulées par une main invisible, mais non pas innocente. L'horrible vérité éclata en lui à la manière d'un abscès mal soigné. Le pays n'était dirigé par personne ou alors par une puissance abstraite, une absence froide qui décidait de tout, régentait tout. Bref, par un ON vide, sans voix et sans regard. Le pouvoir se ramenait à un nombre indéfini, à une peinture non figurative sans couleur, sans forme, sans toile et sans cadre. L'énorme puissance sociétale se trouvait exer-cée depuis un immense trou noir occulté. Il était invisible non pas parce qu'il n'existait pas, mais parce qu'il se dé-robait, de par sa propre pesanteur, à la vue des citoyens.A vrai dire, il n'y avait ni régime constitutionnel, ni système institutionnel, ni structure politique. Il ne restait, par élimination de tout encombrement démo-populo-plébéien, que le seul pouvoir absolu absolument non figuratif et pleinement abstrait. Il apparut avec évidence à M.Candide que le cercle enfermant le carré, qui apparaissait à la télévision à l'occasion de chaque déclaration gouvernementale représentait la véritable effigie du pouvoir, la projection en deux dimensions de l'impersonnel le plus dépersonnalisé.

M. Candide écrivit dans son rapport qu'en Absurdistan la lutte entre Un et On faisait rage mais que toute imposition de la paix par une force multilatérale lui semblait totalement inefficace, le conflit entre Un et On ayant lieu à l'intérieur de chaque Absurdistanais.

* * *

 

M. I.Candide, candidat aux prochaines élections communales en octobre 1994 et chaoticien - professeur chargé de l'enseignement du chaos - , ne parvint pas à se souvenir comment il avait regagné son appartement. C'est en sursaut qu'il se reveilla au terme de son somme estival, suivi, comme d'habitude, de la rituelle dégustation de son café. Sa femme, qui le lui apporta, avait mis ce jour là et comme par hasard, un tailleur très gris frappé d'un motif géométrique presqu'obsédant: des grands cercles renfermant des carrés aussi grands que possibles. "Tout va pour le mieux avec la meilleure des modes possibles", marmonna M. Candide.

 

 

 

Mark Eyskens.

 

L'AFFAIRE TITUS.

Métaroman

Mark EYSKENS


TABLE DES MATIERES

    Prologue

  1. Un plat pays accidenté
  2. Un journal rusé
  3. La bibliothèque d’un seul mot
  4. Une rencontre prédestinée
  5. Le manuscrit cryptique
  6. Allegro vivace
  7. Une leçon inouïe
  8. Un exil bolonais
  9. Une passion des hauteurs
  10. Une promotion plus qu’académique
  11. Parole donnée et Terre promise
  12. Voix et voies dans le désert
  13. Un cours de politique-fiction
  14. Un livre dans le livre
  15. Les dix commandements de David
  16. L’affaire Titus
  17. Voyage à Dabar
  18. Carissima Clarissima

 Défense de l’auteur

Le dernier livre de Mark Eyskens, L’"Affaire Titus" n’est pas neutre. C’est un livre engagé, témoignant des convictions de l’auteur en cette fin de siècle marquée par beaucoup de relativisme post-moderne.

L’ouvrage est hybride, à dessin, à l’image d’une société éclatée et polygonale. Le livre se veut roman, roman d’amour, roman à suspense, essai, anthologie de poèmes, recueil épistolaire, traité des sciences humaines et positives, monographie historique, essai philosophique, livre de prières, satire politique. A travers les sujets et les genres, ce livre - que l’auteur appelle "métaroman" - est une tentative, bien entendu désespérée, de cerner l’essence de l’existence, qui s’articule autour de la vie, l’amour, la souffrance et la mort. Mais il est aussi un essai de réduction de toutes les questions et toutes les réponses à l’essentiel, à une seule parole: le logos, le Verbe, dabar en hébreu et dans la bible. En ce sens la recherche du sens donne du sens à sa recherche, à l’existence et à son écriture.

Personnages

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David Titus, assistant, chargé de cours à l’Université de Louvain, puis jeune professeur de philosophie des religions.

Clara Wieck, jeune docteur en sciences économiques, chargée de mission au cabinet du Premier ministre.

J.K.Mortal, professeur émérite, physicien, prix Nobel.

Louis Borg, bibliothécaire aveugle de la bibliothèque universitaire.

Jacques Titus, père de David, administrateur général de la Sûreté de l’Etat.

Madame Titus,mère de David

Samuel Wieck, père de Clara, diamantaire à Anvers, d’origine juive

Madame Wieck,mère de Clara

M. Kenseys,professeur d’économie, promoteur de la thèse de doctorat de Clara

J.Charoumi, ami libanais de David, connaisseur du Moyen- Orient

Prosper Bex, Directeur de l’Ecole Biblique à Jérusalem

A. Weiszman, Professeurs à l’Université Hébraïque de Jérusa-

J. Zias ldem.

A. Cohen

Le Roi d’un pays dont le nom commence par un B.

Le Premier ministre d’un pays dont le nom commence par un B.

Le ministre de l’Agriculture " " " "

Les présidents des partis politiques " " " "

Dieu, Yahvé, Elohim, Adonai, point Oméga, l’Esprit, la Conscience

*  *  *  *

"L’affaire Titus" est un livre multi-dimensionnel, qui peut être lu de plusieurs manières.

* comme un roman à suspense (deuxième partie):

l’intrigue s’articule autour d’un mysteriéux manuscrit, à carctère talmudique, en possession de la famille Wieck, d’origine juive. David, amoureux de Clara Wieck, se consacre au déchiffrement du parchemin, ce qui l’amène à plusieurs reprises en Israël. Ainsi il est, à son insu, impliqué dans le conflit israélo-palestinien. Clara Wieck, économiste, devenue la jeune épouse de David, est engagée par le cabinet du Premier ministre de Belgique. Les fréquents voyages de David, qui est en outre le fils de l’adminstrateur général de la Sûreté de l’Etat, accrédite la rumeur malveillante, colportée par une certaine presse, que David est un agent secret, travaillant tant pour les services de renseignements belges que pour le Mossad israélien. "L’affaire Titus" est née. Son déroulement suivra une logique implacable sur le plan politique et affectera tragiquement la vie de David et Clara.

* comme un roman d’amour (première partie):

David tombe amoureux de Clara, qu’il rencontre à la bibliothèque universitaire. Il tente de la conquérir grâce à l’artifice d’un journal fictif, qu’il a composé, et y réussit après quelques péripéties. Les deux jeunes gens forment un couple désuètement romantique et singulièrement intellectuel. Le philosophe et l’économiste se lancent dans de vastes discussions et cogitations. Ils se sentent soutenus par le professeur J.K. Mortal, physicien-philosophe et par le bibliothécaire en chef de l’université, qui est aveugle. Clara doit continuer ses recherches à l’université de Bologne. Sa séparation de David est déchirante. David lui propose un rendez-vous ultra-romantique au sommet du Saint-Gothard. C’est là qu’elle le demande en mariage. Clara est promue docteur en sciences éconmiques et entre au cabinet du Premier ministre, après avoir attiré l’attention avec une proposition sur la réforme de la sécu et la lutte contre la pauvreté. Ils décident de se marier à Jérusalem. David plonge dans le judaïsme et l’exégèse. Leur voyage de noces est interrompu par le retour précipité de Clara, "réquisitionnée" par le chef de Cabinet du Premier ministre. Clara et David sont happés par des activités professionnelles trépidantes. L’affaire Titus éclate et cette épreuve renforce leur amour. David décide, après une accalmie politique et médiatique, de retourner à Jérusalem. Le manuscrit de la famille Wieck est soumis à l’analyse du microscope électronique. Les résultats sont stupéfiants. David entrepend son voyage à ‘dabar’, vers le verbe, en essayant d’interpréter le manuscrit. Clara accepte qu’il suive sa vocation.

* comme un persiflage satirique :

des milieux politique, médiatique et universitaire (deuxième moitié du livre). Sont évoqués: la défense par Clara de sa thèse de doctorat, la relation professeur-assistant, l’ambiance dans un cabinet ministériel, les relations entre le Roi et le chef du gouvernement, la manoeuvre du Premier ministre qui manigance un scandale - une gigantesque fraude - dans le secteur laitier, afin de détourner l’attention du Parlement et des médias des vrais problèmes budgéraires et de la Sécu. Autres évocations: les débats parlementaires, les commissions d’enquête, le rôle de la presse, la télécratie, David et Clara Titus, médiatisés, qui se trouvent compromis et sacrifiés par une certaine presse...

* comme un essai d’histoire des religions et particulièrement du judéo-christianisme:

en insistant sur certains aspects de la bible, l’origine du monothéisme et son influence sur la pensée occidentale, le Christ, son historicité et son époque (romaine), les rouleaux de la mer morte, les rites du catholicisme et du judaïsme, l’histoire du peuple juif en Israël (Massada) et dans les diasporas, les persécutions et pogroms (nazisme) ... Enfin sur l’actuel conflit israélo-palestinien. Description des lieux.

* comme une réflexion philosophico-religieuse et romancée :

sur les grands problèmes de l’existence: la vie, l’amour, la mort et la souffrance. Sont évoqués: l’apport de la science à la conception du divin et de notre vision du monde: la révolution de la mécanique quantique. Le bien et le mal. La politique et l’éthique. Une société juste et la lutte contre la pauvreté. L’homme et les nouvelles technologies (l’ordinateur). La tension entre les sciences humaines et les sciences positives. La transcendance et l’immanence, entre autres illustrées par le sens et le non-sens du manuscrit de la famille Wieck et par le dénouement de l’intrigue. Tout cela un peu à l’instar du livre de Jostein Gaarder: "Le monde de Sophie".

* comme un livre de prières:

textes talmudiques, y compris les pastiches (le manuscrit Wieck), citations de la Bible et des Evangiles, du livre des morts égyptien, exploration de la terre sainte, des lieux saints, du Sinaï, du monastère de Sainte-Catherine, l’homélie du père Bex...

* comme un livre à thèse:

sous le couvert d’une fantaisie baroque, qui mélange les genres, les sujets et les styles (romantique, épique, descriptif, sec, professoral, essayiste, poétique, mystique, scientifique vulgarisateur, sarcastique...).

La thése du livre est incarnée par les deux personnages principaux, David Titus et Clara Wieck, deux jeunes intellectuels, chercheurs de sens, très minorisés dans la société contemporaine. En ce sens le jeune couple constitue un "cas" d’exception, non-exemplaire au sein de leur génération, qui dépasse, et de loin, "l’affaire Titus", qui n’est qu’événementielle. Clara et David n’acceptent pas la mort des grands récits, des idéaux (plus importants que la vie), de l’histoire, de la culture, de l’éthique, de la religion, de Dieu (particulièrement David), de l’homme et de la science (particulièrement Clara). Ainsi ils s’érigent contre le post-modernisme de la fin du XXe siècle. Leur quête obstinée de sens constituera leur destinée et scellera leur destin tragico-rocambolesque, dans une société qui souffre d’un manque de sérieux, rendu plus grave par un manque d’humour.

Chapitre
XVI

Clara attendait David dans le hall d’arrivée de l’aéroport national. Elle avait pu se libérer au cabinet du Premier ministre, grâce à la bienveillance du chef de cabinet. David craignait, d’une manière irrationnelle, que Clara, pendant son absence de quinze jours, n’eût changé. Et il en fut convaincu en la voyant : elle était encore plus belle et séduisante qu’avant son départ et plus charmante que jamais. Il lui chuchota dans l’oreille qu’elle était «intemporellement adorable» et qu’elle accueillait non pas un passager aérien mais un malheureux naufragé de l’amour à distance.

Dans la voiture, Clara fit rapport des événements les plus importants des derniers jours. La situation politique était toujours tendue et passablement confuse, mais cela n’était pas vraiment une nouvelle. Le Premier ministre parviendrait sûrement à contourner les écueils les plus dangereux. Éviter le pire était d’ailleurs le plus grand succès que l’on pût accomplir en politique domestique.

Puis, brusquement, Clara prit David par le bras et lui dit :

«Sais-tu que tu deviens célèbre ? On parle beaucoup de toi dans la presse, depuis quelques jours.»

«Comment ça ?», s’exclama David, stupéfait.

«Regarde !» et elle lui mit plusieurs coupures de presse sous les yeux, dont une «nouvelle» apprise à bonne source et imprimée en première page du Matin sous un titre accrocheur : «Un agent du Mossad au cabinet du Premier ministre ?». Et l’article de poursuivre : «Dans les milieux généralement bien informés, l’on confirme que monsieur David Titus, chargé de cours à l’université de Louvain et attaché au cabinet du Premier ministre, dont les fréquentes visites en Israël à des fins scientifiques sont suffisamment connues, entretiendrait des contacts ‘fonctionnels» avec le Mossad, le service secret de renseignements de l’État hébreu.»

«Mais quel scandaleux canular !, s’écria David, en jetant l’article incriminé par terre. Où vont-ils chercher une chose pareille qui ne repose sur absolument rien ? C’est incroyable et ignoble.»

Clara essaya de le calmer en expliquant que le cabinet du Premier avait déjà envoyé un démenti, une mise au point et un droit de réponse, entre autres au Matin, stipulant que monsieur David Titus ne travaillait pas au cabinet du Premier Ministre, que l’information du journal n’avait aucun fondement et était donc totalement fantaisiste.

Mais David ne désarma point. Furieux, il prétendit que ce genre de radotage n’était pas innocent et que la fausse rumeur avait été fabriquée à dessein par quelques faux-monnayeurs des médias.

«Eh bien, dit Clara, j’ai peut-être une explication qui sent moins la conspiration que tu ne penses. Je me souviens que quand nous sommes rentrés, dare-dare, de voyage de noces, je me suis trouvée assise, dans l’avion, à côté d’un journaliste du Matin. Dans ma naïveté je lui ai raconté, parce qu’il était affable et au fait de l’actualité, que je travaillais chez le Premier, que j’étais juive et que mon mari, philosophe et spécialiste de l’étude comparée des religions - toujours impressionnant ! - ,se rendait souvent en Israël pour ses recherches. J’ai ajouté - et là j’ai probablement commis une gaffe monumentale en étant trop franche - que le père de mon mari était un des gros bonnets de la Sûreté de l’État. J’imagine que ce journaliste, harcelé par son rédacteur en chef à fournir des primeurs, a fait un amalgame. La semaine passée il y avait peu de nouvelles - c’était un peu la trêve des confiseurs - et mon journaliste, désœuvré, aura lancé «l’information» que tes voyages en Israël ne pouvaient pas être sans rapport avec les activités du Mossad.»

«Tout cela est grotesque et irresponsable de la part de cette feuille. Tu n’as rien à te rapprocher, Clara. Sauf que tu restes sensible aux charmes des mâles ! Je blague. Ne t’en fais pas trop. Cela passera. Autant en emporte le vent. Demain on n’en parlera plus.»

Mais cela ne passa point. Deux jours plus tard, le même journal revint à la charge en expliquant que David Titus, suspecté d’être un agent du Mossad, était le fils du nouvel administrateur général de la Sûreté de l’État. Le hasard voulut en effet que Jacques Titus avait, quelques jours plus tôt, succédé à son prédécesseur, contraint de quitter le service actif pour raison de santé.

Trois jours plus tard, un hebdomadaire du mercredi consacra une double page à la Sûreté de l’Etat, suite à la nomination d’un nouveau chef en la personne de M. J.Titus, dont «le fils semble être très actif en Israël». Et la revue publiait une photo du père Titus et de David. Celle de David était sous-titrée par les mots : «Entre la Belgique et le Mossad». Clara, lorsqu’elle accompagna le Premier ministre au Parlement, se fit accoster par certains journalistes. Madame Titus-Wieck était considérée par les scribes de la presse comme une interlocutrice aussi intelligente que ravissante, de sorte qu’un bout de causette ou un babil anodin avec elle étaient toujours les bien venus. Clara, sur le qui-vive, évitait magistralement les multiples pièges tendus par les journalistes, dits d’investiga- tion, en les payant gracieusement de mots aimables.

La semaine suivante cependant, un journal du soir publia en troisième page une grande et exquise photo de Clara Wieck, prise quand elle entrait au Parlement. La photo la montrait élégante et tirée à quatre épingles, tandis qu’elle jetait un regard amusé sur le photographe, au moment où elle poussait la porte tournante du péristyle de la Chambre des députés. Ses cheveux châtain ondulaient dans le courant d’air, comme si elle posait pour un poster publicitaire de shampooing. L’article, entourant la photo, mentionnait que Clara était l’étoile montante parmi les membres du cabinet du Premier ministre et qu’elle était devenue son attachée indispensable. Et le journal d’ajouter qu’elle était la fille d’un riche diamantaire anversois d’origine juive et qu’elle avait épousé un jeune chercheur de grand avenir, David Titus, chargé de cours à l’université de Louvain, spécialiste de l’histoire des religions et particulièrement du monothéisme judaïque. Le rédacteur terminait en rappelant que le jeune couple s’était récemment marié en Israël et que le nom de monsieur David Titus avait été mentionné en rapport avec une affaire d’espionnage en faveur du Mossad, le service secret israélien.

Clara et David trouvaient ces commentaires et ragots, qui ne reposaient sur rien, particulièrement déplaisants et déplacés. L’affaire prit un tournant franchement désagréable, lorsque le journal télévisé, deux jours plus tard, montra la photo de Clara avec comme seul commentaire : «voici la charmante Clara Titus-Wieck, membre du cabinet du Premier minstre, dont on sait que le mari est cité dans une affaire d’espionnage pour l’État d’Israël.» La conséquence de cette attention médiatique fut que Clara, comme elle empruntait les transports en commun, se fit reconnaître et accoster en train ou en métro par des messieurs soit très distingués soit très louches. Les derniers, souvent, lui demandaient son avis sur le conflit israélo-palestinien et les chances du processus de paix. Les premiers, en revanche, lui proposaient de descendre au prochain arrêt et d’aller dîner «en ville». Un monsieur, s’appuyant sur une canne et ayant le dos voûté, attira son attention sur une enquête parue dans le journal, relative au comportement sexuel des adultes et dont il ressortait que les partouzes à trois étaient très en vogue.

Le Premier ministre, bénéficiant d’un flair de renard qui le trompait rarement, commençait à s’inquiéter sérieusement de la tournure des événements. Il s’attendait au moins à des interpellations insidieuses au Parlement. Mais il ne songea à aucun moment à se défaire de Clara Titus, malgré l’insistance de certains conseillers du cabinet, trop envieux, et d’autres attachées beaucoup moins jolies. Le Premier tenait Clara en haute estime et il aimait sa manière d’aborder les problèmes. En vérité il se sentait flatté quand, déambulant dans les couloirs du Parlement, il se faisait accompagner par une femme aussi irrésistible à beaucoup d’égards. Les parlementaires et le personnel se retournaient sur eux quand ils passaient et le Premier savait que les regards admiratifs, même languissants, ne s’adressaient nullement à sa personne.

Clara et David, confrontés au flux ininterrompu de rumeurs et d’insinuations colportées par une certaine presse, se sentaient désamparés et impuissants. Jacques Titus, le père de David, était exaspéré et inquiet. Il prit contact avec l’ambassadeur d’Israël. Comme d’habitude, l’ambassadeur de l’État hébreu dans la capitale de l’Europe n’était pas le premier venu. C’était un homme bien informé, particulièrement avisé et sagace. Dès les premières rumeurs dans les journaux, il s’était dûment renseigné sur les faits et gestes de David et de Clara Titus et aussi sur les familles Titus et Wieck, leurs origines, relations, fréquentations et fortunes respectives. Dans un rapport secret du Mossad, le nom de David Titus était mentionné incidemment, sous la rubrique «personnes utiles». Le document indiquait que D. Titus se rendait régulièrement en Israël dans le cadre d’un projet de recherche sur un sujet d’histoire comparée des religions, qu’il n’avait pas le moindre discernement politique, ce qui le qualifiait en principe pour être chargé d’une mission confidentielle. Mais le rapport concluait que le récent tapage médiatique autour de son nom et de celui de sa femme l’avait brûlé et le rendait par conséquent et malheureusement inutilisable à l’avenir.

L’ambassadeur d’Israël fit savoir au père Titus, administrateur général de la Sûreté, qu’il était prêt à le recevoir mais de préférence dans un endroit discret. C’est la raison pour laquelle il proposa un rendez-vous à la résidence de son ami, l’ambassadeur des États-Unis, également d’origine juive et très au fait de ce qui se passait dans le pays. Le lendemain, les deux messieurs, arrivés à l’ambassade d’Amérique et après avoir signé le registre, furent immédiatement introduits dans le patio couvert, regorgeant de fleurs et de plantes vertes, qui séparait les luxueux salons de la résidence. L’ambassadeur des États-Unis assistait à la conversation, au cours de laquelle son collègue israélien insista d’emblée auprès de Jacques Titus sur le fait que dans cette affaire un démenti n’avait aucun sens et serait même contreproductif. Toute dénégation serait interprétée par les médias et les services secrets des pays alliés et ex-communistes comme un aveu et une confirmation, le démenti étant devenu, par une étrange dérive de la morale, le pieux mais combien transparent mensonge du naïf. Mieux valait le mutisme le plus total. Les gens, exerçant des fonctions de haute responsabilité, étaient exposés aux rumeurs malveillantes et à la désinformation systématique. Il fallait «vivre avec», conclut Jacques Titus, utilisant une périphrase aux accents bien belgicains. Mais il était clair qu’il était totalement exclu que David Titus se rendît encore en Israël au cours des prochains mois.

Que l’affaire Titus finirait par être évoquée au Parlement, c’était depuis longtemps écrit dans les étoiles. Deux membres d’un parti d’extrême droite, traditionnellement opposé à la cause d’Israël et n’hésitant pas à l’occasion à répandre des insinuations «négationnistes», introduisirent une demande d’interpellation. Le Premier ministre, ne voulant prendre aucun risque, fit tout pour éteindre le brûlot. Il fallait donc qu’il fût parfaitement informé et c’était la raison pour laquelle il avait invité Clara et David à passer une soirée à son domicile, en compagnie de sa femme. Le Premier et son épouse formaient un couple affable et avenant. Ils avaient beaucoup vu et encore davantage vécu dans leur vie, mais ils ne le montraient point. Ils reçurent Clara et David avec simplicité et sans ambages, comme s’ils avaient été des membres de la famille. La manière de vivre «en famille» du Premier, comme cela avait été aussi le cas de la plupart de ses prédécesseurs, infligeait un cuisant démenti aux ragots cycliques, concernant le luxe et l’opulence du style de vie des dirigeants politiques. Leur way of life en général était petit-bourgeois, d’un goût très «classe moyenne» et faisant souvent ensemblier de pacotille. Car l’ensemblier coûteux et réputé était réservé à des gens avec beaucoup d’argent et pas de goût du tout.

Au début de sa carrière, le Premier ministre, en sa qualité de modeste collaborateur d’une grande organisation sociale, avait publié un article dans une revue de sociologie, sous le titre provocateur : «Niveler fait envier». Un journaliste perspicace avait récemment pu mettre la main sur ce péché de jeunesse, commis trente ans plus tôt. Le zélé scribe accusait allègrement le Premier d’avoir eu un passé d’idéologue droitier, alors qu’actuellement il se faisait passer pour un homme de centre gauche. Dans l’article de jeunesse incriminé, le futur Premier ministre du royaume soutenait la thèse que «le nivellement des revenus - et dès lors la réalisation d’une plus grande égalité - avait exacerbé l’envie sociale et attisé le mécontentement général. Sous l’Ancien Régime, les discriminations et les inégalités étaient telles que les «gens du peuple», vivant en majorité à la campagne pour y tirer la charrue à l’ombre des remparts du château féodal, ne se seraient jamais imaginé qu’un jour ils pussent devenir riches et vivre comme des seigneurs. L’égalité était irréalisable et l’inégalité extrême était de droit divin.

«Or, poursuivait le futur Premier ministre, les révolutions industrielles successives et une politique de répartition des revenus, grâce à la progressivité des impôts et une sécurité sociale redistributive, ont, dans nos sociétés occidentales, réduit la pauvreté relative à 6% et éradiqué la pauvreté absolue, exprimée en niveau de vie calorique par jour. L’égalité des chances et l’égalité des niveaux de vie ont fait des progrès spectaculaires en l’espace de deux siècles. La conséquence en est que les dernières inégalités, qui subsistent encore, sont jugées provocantes et inacceptables. Le nivellement crée l’envie. À quoi s’ajoute le paradoxe que les citoyens, désireux d’être égaux, veulent en fait être tous aussi inégaux les uns que les autres. Quand le voisin offre un manteau de fourrure à sa femme, il faut que monsieur X fasse de même car il désire, comme son voisin, se distinguer des autres habitants de sa rue. L’envie du nivellement a donc conduit au nivellement de l’envie, chacun jalousant son voisin. En plus, toujours selon la thèse développée par le futur Premier ministre du royaume, le nivellement du niveau de vie a complètement altéré les échelles de valeur. Contrairement aux États-Unis où la presse, citant une personne célèbre, publie souvent et son âge et le nombre des centaines de milliers de dollars qu’elle gagne, en Europe, ce qu’on gagne par son travail est souvent suspect et toujours honteux et encore plus honteux est ce qu’on possède. Qu’un dieu des stades accumule des millions de FB ou même d’Euros, en jouant au ballon, ou un chanteur pop en braillant comme les sauriens de Jurassic Park, ne dérange personne, mais qu’un grand savant ou un grand patron de la médecine ou un magicien de la haute finance deviennent fortunés, et aussitôt les braves gens se mettent à hurler d’indignation. Oui, niveler fait envier !»

Et le jeune auteur de l’article de conclure son raisonnement par l’anecdote édifiante de l’homme politique, candidat aux élections. «Le candidat, ambitieux, fait campagne et s’adresse à ses éventuels électeurs dans une salle survoltée, en s’écriant : «Chers amis, je gagne aujourd’hui 1O millions de FB par an. Eh bien, si vous m’élisez pour que je vous représente au Parlement, je suis prêt à renoncer à un revenu de 1O millions». Silence de l’auditoire, apparemment impressionné. Puis un homme au dernier rang se lève et tonne : «Monsieur, je vous le donne en mille ! Je ne voterai jamais pour un idiot comme vous !»

Le Premier, ayant raconté avec une certaine volupté verbale son expérience de jeune collaborateur d’un service d’études, se leva et alla vers sa bibiothèque, dont il sortit un exemplaire jauni de la revue dans laquelle il avait commis l’article incriminé. Il le passa à Clara, qui lui dit : «J’ai toujours cru que les péchés, y compris les péchés de jeunesse, étaient noirs. Mais le vôtre est jaune orange.»

Le chef du gouvernement possédait peu d’œuvres d’art, bien que sa maison fût remplie de tableaux et gravures qu’il avait reçus à l’occasion de discours ou de visites officielles. Son grenier pliait sous le poids de piles d’assiettes en faux étain, frappées aux armes des villages et villes où il avait été l’hôte ou fait citoyen d’honneur. La papyrocratie en revanche l’avait contraint pendant des années à un combat de tous les jours, qu’il semblait avoir perdu au vu des milliers de livres et de dossiers, empilés dans des rayons tout au long des murs de son bureau, d’une chambre d’archives et d’une immense annexe, que le Premier avait fait construire l’année précédente.

«Chers amis, dit-il d’un ton enjoué, vous savez depuis quelque temps, j’imagine, que notre pays est le seul où la vérité ne blesse point et le ridicule ne tue pas. L’incident concernant David est absolument grotesque. Votre expérience de la politique - bien que récente - vous aura déjà familiarisé avec un principe important, relatif au fonctionnement de notre société médiatisée : «Plus le mensonge est énorme, plus il est crédible.» Je prétends en outre qu’en l’occurrence le droit à la bêtise devrait être ajouté à la liste des droits de l’homme. Il faudra y songer lors de la prochaine révision de la Constitution. Mais trêve de cynisme. L’‘affaire Titus’, puisqu’il faut l’appeler par son nom médiatique, a été fabriquée de toutes pièces par une certaine presse, que dis-je, par un journal, qui s’avère être le plus subsidié du royaume ! C’est dégoûtant, odieux mais inévitable dans une société où la liberté d’expression n’est pas limitée aux honnêtes gens. Les poissons pourrissent par la tête. Certains hommes... par le cœur ! C’est ma peau qu’ils veulent. C’est clair. Et pour ce faire, ils peuvent compter sur des hommes liges, surtout au sein de la majorité, sur des individus ambitieux et factieux, moralement vénaux, prêts à boire mon sang et à me manger cru. Mais ils auront une indigestion. Je vous l’assure. En attendant, ils pataugent dans leur propre bile, mais quand ils viennent chez moi, mielleux, ils bavent de sirop et puent la mélasse.»

Il ricana, tandis qu’un instant il sirotait son thé. «Je vous confie que par charité chrétienne je ne dis mot de la piétaille de l’opposition où la nullité est reine et où à chaque occasion un quarteron de vaniteux s’éraflent les coudes pour monter à la tribune et y caqueter de leurs becs de pacotille. La loi pénale devrait stipuler que seuls ceux qui se taisent ont droit à la parole. Alors qu’aujourd’hui ce sont souvent ceux qui savent qui se taisent, tandis que ceux qui parlent ne savent rien. Ce que je vous dis, je le dis calmement. Ne croyez pas que je sois énervé. Ils veulent, forcément, que j’échoue. Le succès en politique ne pardonne pas ! Rien ne réussit aussi magistralement qu’un échec retentissant. Les commentateurs vous lanceront hypocritement, en guise de consolation : «Quel admirable échec. Quel art du revers et du ratage ! Et comme le ministre porte l’insuccès avec stoïcisme et dignité !» Eh bien, je vous dis que tout cela ne me dit rien. Ce n’est pas ma tasse de thé.»

Et le Premier, ajoutant l’action aux paroles, mais prenant le contre-pied de ce qu’il avait dit, but goulûment sa tasse de thé.

«Je ne vais pas me laisser étouffer entre deux portes. Je cherche des arguments qui sonneront plus fort que la vérité. Vous devez m’aider. Vous connaissez probablement cet admirable proverbe arabe : «Allah guérit demain les os, qu’Il a brisés aujourd’hui». Je dis qu’Allah est grand et que je voudrais être son prophète pour quelque temps, s’il me donne l’occasion de briser les os de mes adversaires et de leur casser les reins, de surcroît.

Mais j ai assez parlé de mon humeur, qui n’est pas des plus pacifiques. J’en conviens. Passons à l’ordre du jour. Monsieur Titus, parlez-moi donc de vos activités et de ce qui vous amène si souvent en Israël.»

David expliqua calmement et de manière systématique. Le Premier l’interrompit de temps à autre avec des questions précises. Il paraissait très intéressé, surtout quand David exposa les liens qui, selon lui, existaient entre le monothéisme, d’origine juive, et la première révolution industrielle en Europe occidentale.

«Je vais vous faire un aveu, coupa le Premier ministre, je considère Clara un peu comme ma fille spirituelle. Vous avez de la chance d’avoir une femme aussi exceptionnelle. Vous ne saviez peut-être pas que ma femme et moi avons perdu notre fille unique dans un accident de voiture, il y a dix ans. Aujourd’hui encore cette mort de notre fille, jeune et intelligente, promise à un bel avenir, est une amputation, qui me fend le cœur et me transperce l’âme.» Il toussota et reprit sa tasse de thé, alors que son épouse se levait et quittait la pièce.

«Comme Clara est un peu ma fille d’adoption, vous ferez fonction de gendre, cher David. Et je vous assure que cela n’est pas sans risque, particulièrement dans la famille d’un homme politique. Je vais vous illustrer ma thèse grâce à une «histoire historique’. Un jour un journaliste demanda à Churchill : «Monsieur le Premier ministre, quel est l’homme politique que vous admirez le plus ?» Et Churchill de répondre, sans la moindre hésitation : «C’est Benito Mussolini. «Voyant la stupéfaction du reporter, Churchill s’expliqua : «Vous savez que Mussolini avait un gendre, le comte Ciano, que le dictateur avait nommé ministre des Affaires étrangères, après qu’il eut épousé sa fille. Mais à la fin de la guerre, Ciano entra en contact avec les alliés afin de négocier une paix séparée, à la grande rage de son beau-père, qui sur-le-champ fit condamner à mort son gendre pour haute trahison et le fit fusiller. Churchill estimait que Mussolini avait été conséquent et courageux. Il faut savoir que l’homme d’État britannique à l’époque ne pouvait pas blairer son propre beau-fils, Christoffer Soames, et qu’il adorait lui raconter l’anecdote. Je ne suis ni Churchill ni Mussolini, mais je veux vous lancer un avertissement, David. Je ne supporte pas la moindre déloyauté. Faites ce que je vous conseille de faire. Je ne peux que prodiguer de bons conseils car pour donner le mauvais exemple, je suis trop vieux. N’accordez aucune interview. Évitez tout contact avec la presse. Et de grâce, cessez vos voyages en Israël. Entrez dans la clandestinité pendant quelque temps. Méditez, écrivez des poèmes à votre femme, prouvez l’existence de Yahvé et décortiquez le sexe des anges, mais détachez-vous de la Terre promise. Il y va de la raison d’État et de la survie du gouvernement !»

Cette énergique péroraison du Premier confirmait l’impression de David que son propre père devait avoir eu une conversation avec le chef du gouvernement.

«En politique, il faut savoir jouer aux échecs avec et contre le temps et les circonstances. Un bon politique conspire avec le temps et en fait son allié. Il y a le temps du pouvoir, mais il y a aussi le pouvoir du temps. Il ne faut pas laisser le temps au temps, quoiqu’on en dise. Il faut choisir son temps, son momentum, comme disent les Américains. Je vous annonce que l’«affaire Titus» sera rayée de l’agenda politique dès la semaine prochaine et qu’on en parlera plus. Vous pourrez de nouvau dormir sur vos deux oreilles, à moins que les amoureux de nos jours ne dorment plus sur leurs oreilles ? Je ne me mêle pas de votre vie privée mais je vous supplie de vous tenir coi, pendant le temps qu’il faudra. Je vous avertirai quand vous pourrez sortir du maquis. Pour l’heure, méditez ce beau poème anglais de je ne sais plus qui :

You cannot choose your battlefield,

the gods do that for you.

But you can plant a standard,

where before a standard never stood.

Dès le lendemain, le Premier, plein d’allant et de résolu-tion, ne laissait plus rien au hasard. Il manda le président du deuxième parti de la coalition gouvernementale et lui déclara sur un ton ferme et décidé :

«C’est la semaine prochaine que le conseil des ministres doit décider de la prolongation des subsides à accorder à la presse et particulièrement au journal Le Matin. Je sais que votre influence personnelle et celle de votre parti sur la rédaction est très grande, d’autant plus que les pertes d’exploitation du quotidien sont devenues insupportables, à force de supporter les invendables thèses de votre parti, de préférence sournoisement. Mon parti - et vous savez que je ne suis pas homme à le suivre jusque dans ses folies - m’a intimé de mettre fin, une fois pour toutes, au soutien financier public au Matin, si cette feuille continue à répandre des allégations et des insinuations qui portent atteinte à la bonne réputation de nos hommes et nos femmes de confiance. C’est ainsi - toujours selon mon parti - que les rumeurs malveillantes concernant une de mes collaboratrices et son mari doivent cesser du jour au len-

demain, illico presto, subito, si vous comprenez ce que je veux dire ! Cette campagne de presse risque de déstabiliser notre coalition et vous savez que je devrai, au cours des prochains mois, faire violence à mon propre parti, avec tous les moyens, pour qu’il avale vos revendications en matière sociale et économique, qui sont par ailleurs parfaitement déraisonnables et préjudiciables. Mais vous connaissez ma loyauté envers mes partenaires ! Ne confondez pas l’essentiel avec l’accessoire et faites taire les crapauds. Prenez exemple sur Tony Blair, un homme flexible, donc intelligent, qui met le nouveau socialisme au service du capitalisme éclairé. Faites comme Blair ou on ne vous blaire plus !»

Le président du deuxième parti de la coalition gouvernementale ne dit pas grand chose sauf qu’il ferait de son mieux «pour arranger les choses sans faire de vagues».

Le Premier donna ensuite un coup de fil au président de la Chambre, lui suggérant que les interpellations se tiennent le jeudi après-midi, après les votes, à un moment où l’absentéisme serait à son comble et les caméras de la télévision inopérantes.

Ce même jeudi, Clara accompagna le Premier au Parlement, comme si de rien n’était. Elle monta par l’escalier en spirale jusqu’à la tribune réservée aux collaborateurs ministériels. De rares parlementaires présents dans l’hémicycle, curieux d’en- trevoir la ravissante et depuis peu célèbre Clara Wieck, laissèrent errer leurs regards entre les colonnes grecques. Les plus alertes entre eux, à la buvette, appellaient Clara la «Vénus du seize» ou la «Vénus de Milo», alors que ces mêmes langues vénéneuses affublaient une autre attachée du Premier, plus rondouillarde et pneumatique, du titre de «Vénus de Kilo». Clara, de ses grands yeux d’obsidienne, jeta un regard pénétrant sur la salle et son sourire narquois lui permit de montrer les dents à tous ceux qui eussent douté de son esprit de décision.

Les interpellations sur l’affaire Titus, tenues par l’extrême droite, furent un véritable anticlimax et tournèrent au désastre pour l’opposition. L’hémicycle était pratiquement vide, à l’exception des interpellateurs, du président de l’assemblée et du Premier ministre. Deux autres membres, audiblement endormis, étaient restés en séance. Le Premier, de son banc, écouta poliment les exposés critiques des deux parlementaires, sans rictus facial dénigrant ni bâillement excessif. Leurs diatribes avaient été confectionnées par de zélés collaborateurs, qui s’étaient contentés de rassembler les coupures de presse concernant «l’affaire Titus». Quand ce fut le tour du Premier ministre de monter à la tribune, il eut une réponse des plus laconiques, se limitant à une seule phrase :

«Les honorables membres ont posé dix questions. Ma réponse à chacune d’elles est : non.» Le Premier quitta aussitôt la tribune pour reprendre sa place dans le banc réservé aux membres du gouvernement.

Dans leur réplique, les interpellateurs soulignèrent que le Premier s’était une nouvelle fois distingué par sa morgue et son dédain pour le Parlement, que sa réponse avait été une caricature blessante de ce qu’elle aurait dû être et qu’il avait humilié et ridiculisé des membres de l’opposition, démocratiquement élus. Le Premier se leva dans son banc pour dire qu’il n’avait nullement eu l’intention de rendre ridicules ses chers collègues, mais qu’il n’y pouvait rien s’ils étaient de fait ridicules et depuis bien plus longtemps qu’on ne le pensait en général. Il s’était dès lors contenté dans sa réponse d’en faire le constat, sans pour autant le dire clairement. Cette conclusion, aussi acariâtre que décoiffante, clôtura l’incident.

La presse du lendemain ne consacra que quelques lignes aux interpellations. Le Matin ne mentionna même pas les débats qui avaient eu lieu à la Chambre.

Le Premier ministre, heureux d’avoir pu éteindre un dangereux feu de brousse politique, s’apprêtait à avoir raison, une nouvelle fois. En effet, après quelques jours, il devint évident que l’«affaire Titus» avait été évacuée de l’actualité et des manchettes à la une. Les milieux politique et médiatique se mirent à explorer d’autres plages de nouvelles et de rumeurs, prêtes à faire mousser l’écume des scoops et des on-dits, l’espace d’un matin. Il y avait suffisamment de sujets d’actualité, qui, tels des bulles de savon, éclataient tous les soirs sur les écrans de la télévision.

Après le scandale de la fraude laitière, à peine oubliée bien que non élucidée, c’était la maladie de la vache folle qui secouait le landerneau politique. L’épidémie mentalement débilitante avait été amenée sur le continent à cause d’un mauvais vent en provenance de la Grande-Bretagne, ce qui prouvait à l’évidence que ce pays n’était plus une île mais se situait au cœur de l’Europe. Un présentateur à la télévision, dont la formation médicale s’était étendue sur trois ans tout au long de sa première candidature en médecine, expliqua les symptômes et les causes les plus fréquentes du mal démentiel, en ajoutant que le test du syndrome de la maladie de Creutzfeldt-Jacob était fort simple : «Tous les spectateurs qui n’auront pas compris mes explications sont probablement déjà atteints du mal. Ils sont priés de se présenter aussi vite que possible dans l’hôpital le plus proche.» Cet avertissement quelque peu téméraire eut des conséquences considérables. Tous ceux qui dans le royaume accusaient un trou de mémoire ou les jeunes qui, en classe, posaient une question jugée stupide par l’instituteur ou ne parvenaient pas à répondre convenablement étaient supposés contaminés et donc mortellement dangereux. Des époux et épouses, trompés depuis des décennies, profitaient de l’occasion pour se débarrasser de leur partenaire en invoquant ses incohérences mentales. Au Parlement aussi le syndrome C.-J. fit son entrée, particulièrement pendant l’heure des questions et réponses, le jeudi après-midi, et cela tant chez les députés que chez les ministres. Le caractère surréaliste des problèmes débattus confirmait la gravité de l’épidémie et sa propagation rapide dans tous les milieux.

Le Premier buvait du petit-lait, pour la première fois depuis l’éclatement et l’étouffement du scandale laitier. La maladie de la vache folle détournait judicieusement l’attention des problèmes budgétaires et de la réforme de la sécu. Selon les initiés, la maîtrise des dépenses publiques n’était possible qu’à condition que le gouvernement s’abstînt de toute mesure. Toutes les grandes et profondes réformes, annoncées depuis le début de la législature, avaient pour but essentiel de ne rien changer du tout, tout en donnant l’impression contraire. Il fallait donner le temps au temps. Le chef du gouvernement se plut à répéter que le gouvernement devait gouverner, le Parlement parlementer et le peuple peupler. En effet la démographie s’effondrait à vue d’œil et il fallait se préparer à la naissance de l’ultime et dernier enfant. Tous les instituts de recherche du royaume avaient séché sur la mise au point d’une méthodologie permettant de reconnaître le dernier-né et de prédire quand il verrait le jour.

Une lutte à la corde politique éclata, lorsqu’il s’agit de désigner la région du royaume où le dernier enfant naîtrait. La question n’était pas indifférente, puisque le dernier-né accumulerait sur sa personne tous les avantages sociaux des années à venir et déterminerait par son lieu de naissance la direction des tranferts financiers interrégionaux, qui jusqu’à ce jour avaient été largement orientés du nord vers le sud. Une fois né le dernier-né, il faudrait changer radicalement de politique démographique en réservant l’octroi des allocations familiales aux seuls bébés-éprouvettes, devenus les seuls des ayants droit à la prime de naissance, dès l’instant où l’infirmière débou- cherait la cornue de laboratoire dans laquelle les embryons auraient mijoté in vitro. Tout rentrerait ainsi dans l’ordre.

Au restaurant du Parlement, établi dans un donjon du Moyen Âge, pour d’aucuns remontant à l’âge de fer et longtemps occupé par l’administration des chemins de fer, les vieux routiers de la politique, entre les gueuletons du midi et du soir, dissertaient sur la situation du royaume fédéral en concluant que l’opinion publique, décidément, était un sirop gluant qu’il fallait agiter avant usage.

Maintenant que l’«affaire Titus» avait disparu de l’agenda politique, Clara se ragaillardissait. Elle trouvait le temps, après ses heures de cabinet, de poursuivre la rédaction de son roman de politique fiction. Les dernières péripéties l’avaient inspirée en lui ouvrant de nouvelles perspectives sur les tours et détours de la politique. Décrire en grossissant à la énième puissance ce qu’elle vivait dans le milieu lui était devenu un besoin, un moyen de défoulement par rapport à la vie trépidante qu’elle menait professionnellement. Et quand David rentrait le soir de l’université, il lui arrivait souvent de trouver sa jeune épouse, accroupie devant la table basse de la salle de séjour, en train d’écrire fébrilement, un sourire ironique au visage.

Lorsque, fin août, David et Clara Titus rentrèrent de vacances bénies, avec encore un goût de sel sur la peau bronzée et du sable entre les pages des livres qu’ils avaient lus sur les plages, ils apprirent la triste nouvelle par la radio. Le professeur J.K. Mortal était décédé. Ils se sentirent émus et malheureux. Ils avaient vénéré le grand savant, comme tant d’autres intellectuels de leur génération. Ils avaient tous les deux, chacun de son côté, assisté à la fameuse leçon d’adieu du professeur dans la grande rotonde de l’université, quelques années plus tôt. Cela avait été pour eux, alors qu’ils ne se connaissaient pas encore, une espèce de Sermon de la montagne scientifique et philosophique, érigé en référence et en monument de sagesse et de perspicacité. Désormais ils ne pourraient plus parler de Mortal qu’au passé simple ou au plus-que-parfait. L’affable professeur, éclaireur intrépide de l’avenir, était dorénavant le prisonnier du passé. Pour Clara et David, il avait été un professeur vraiment extraordinaire, qui avait mené toute sa vie le combat d’«un contre on», comme le disait David.

La mort d’un Prix Nobel de physique - le royaume n’en comptait qu’un - était un événement, qui fit la une dans les médias. Pour eux la mort du grand homme était du pain béni, pres- qu’un heureux événement et de toute manière un os à ronger. Des hordes de journalistes se ruèrent sur les membres de la famille de Mortal et sur ses proches, d’ailleurs peu nombreux. La presse se mit en chasse du moindre détail. Avait-il souffert dans ses derniers instants ? Son décès était-il dû à d’autres causes que l’arrêt cardiaque ? Et puis c’étaient ses dernières paroles qui suscitaient la curiosité générale. La famille annonça que Mortal n’avait pas prononcé de dernier mot. Mais les agences de presse refusèrent d’y prêter foi. En effet, on prononce toujours des paroles sur son lit de mort, des paroles que les survivants appellent les dernières. Devant la fermeté taiseuse de la famille, la presse, à défaut de dernières, se mit en quête des avant-dernières et pénultièmes paroles de Mortal. La femme du concierge de l’immeuble, où le savant avait habité au cours des dernières années, dévoila que le professeur Mortal lui avait confié, le jour de sa mort, ces mots précieux : «Je vous dois encore 468 FB pour le poulet à la broche que vous m’avez préparé dimanche dernier.» Un journal qui se targuait d’une rubrique culturelle de qualité titra le matin, suivant la mort de J.K. Mortal, que le Prix Nobel était mort tel Socrate, en ajoutant, à l’intention des lecteurs culturellement avertis, que le philosophe grec s’était inquiété dans ses dernières heures avant sa mort d’un coq qu’il avait acheté afin de l’offrir à un certain Asclépios. Un professeur de gérontologie envoya sur-le-champ une lettre de lecteur au journal pour expliquer qu’Asclépios n’était pas le premier venu, mais un dieu que Socrate voulait remercier pour sa guérison d’une maladie incurable qu’il avait contractée et qui, selon lui, avait pour nom «la vie». Mortal n’avait-il pas déclaré, dans l’une de ses plus célèbres interventions à la télévision, que «vivre était dangereux pour la santé ?» Dans un In Memoriam, publié par le même journal, il était précisé que Mortal avait remplacé le coq par un poulet, parce qu’il avait eu la délicatesse de ne pas vouloir s’ingérer dans les affaires de politique intérieure du royaume, ajoutant pour ses lecteurs distraits que «le coq» était le symbole d’une des nombreuses régions du pays et en outre le nom de famille du Premier ministre. Mais cette pointe délicatement humoristique échappa au commun des lecteurs.

Un scandale éclata quand il apparut que des photographes étaient parvenus à s’introduire dans la chambre du défunt, pour le photographier sur son lit de mort, et cela sans l’auto- risation de la famille. Le lendemain, trois journaux publiaient des photos du savant décédé, expliquant en sous-titre que «le menton du défunt était soutenu par un fichu blanc afin d’éviter l’affaissement de sa bouche et que ses joues avaient été rembourrées d’ouate afin de lui donner un meilleur look, après l’épuisant combat qu’il avait si courageusement mené contre une longue et pénible maladie». La famille, furieuse, envisagea de faire saisir les journaux concernés, mais se ravisa, car elle ne voulait à aucun prix donner une «valeur de collection» aux éditions incriminées. Le même soir les photos de Mortal, mort, étaient sur internet.

Clara et David assistèrent aux funérailles, qui furent davantage qu’un enterrement. Le recueillement, malheureusement, pâtit du caractère solennel et trop protocolaire du service funèbre. Les caméramen de la télévision ne purent résister à la tentation de se braquer sur les visages des enfants et petits-enfants du professeur Mortal. Et quand l’un ou l’autre ne pouvaient retenir ne fût-ce qu’une seule larme, les objectifs variaient leur focale, les caméras se mirent à crépiter autrement et zoomèrent obscènement sous la voûte gothique, en agrandissement de la douleur humaine.

Une petite-fille du savant, émouvante et intense, lut d’une voix argentine un poème inachevé de J.K. Mortal, qu’on avait trouvé sur sa table à écrire :

 

.........................son

et dans ma chambre d’intimité,

la nostalgie des dieux et des clartés

entre la mer, la terre et le soleil,

inépuisable aveuglement de l’œil,

pour qui ne trouve de limites

à l’envers de toute limite

et par-dessus ses mains meurtries,

cherche sous l’écorce ensevelie,

l’essence et le sens.

Bénies les heures qui blessent

et dont la dernière tue.

Et nous gravons sans cesse

nos effigies dans d’insondables perspectives

et murmurons les mêmes paroles furtives...

Et quand le soir descend sur ma maison,

et quand le feu dévore les flammes

des bûches rêches d’une morte saison,

et sur les murs les ombres croissent

et d’exotiques arbres poussent

leurs branches étranges sur les toiles douces...

Quand lourd, le soir descend d’un grand coup d’aile,

oiseau du sort, qui pèse et jauge le zèle,

alors nous ne nous y trompons plus :

il y a de grands mystères et des énigmes

et tout et rien ne seront jamais connus.

C’est qu’entre terre et ciel, Horace,

et entre vie et mort, ami Horace,

se dressent les rêves et espérances

de femmes et d’hommes désemparés,

qui cherchent le sens de leurs errances,

sans jamais le trouver.

Enchaînant, le recteur de l’université eut des paroles poignantes.

«Par-dessus les pages définitivement tournées, par-dessus les phrases inachevées et les mots guère prononcés, s’étend déjà une infime couche de poussière des milliards d’atomes, matière minuscule, si chère au grand physicien. Mais le professeur Mortal ne s’y est pas trompé. Le temps sème sa cendre, mais il ne recouvrira jamais l’empreinte que la vie dérangeante et exemplaire de J.K. Mortal nous a laissée. Sa vie ne fut pas un ensablement ni une scission. Ce fut le combat d’un contre on; du singulier contre le pluriel; le combat de l’essence contre l’évidence et finalement la victoire de l’invisible sur le visible.»

Clara et David suivirent le cortège funèbre jusqu’au cimetière. Ils jetèrent une rose blanche sur le cercueil, avant qu’il ne fût couvert de terre. Clara se blessa le doigt à une épine. Une goutte de sang jaillit et, secrètement, elle espéra qu’une infime cicatrice lui rappelle tout au long de sa vie la douleur et la ferveur de ce jour. Sur la pierre tombale en marbre noir l’on pouvait discerner les inscriptions suivantes : «J.K. Mortal, arpenteur de la matière et de l’esprit, un homme parmi les hommes, pour qui chacun était quelqu’un.»

Puis la vie reprit son cours normal. Clara et David, happés par d’innombrables activités et obligations, étaient souvent à la recherche d’un second souffle. L’affaire Titus semblait définitivement enterrée et oubliée. L’étoile de Clara brillait de plus en plus dans les avenues du pouvoir. Le Premier en avait fait sa «femme de confiance», qu’il consultait en tout. Cela fit jaser, mais le chef du gouvernement était un pachyderme qui se moquait des ineptes racontars. Il avait sa conscience, ses principes et sa déontologie, également dans sa vie privée, dont il ne s’écartait pas. David, de son côté, s’était totalement investi dans ses tâches universitaires : l’enseig- nement et la recherche. Il avait vite établi une réputation d’excellent pédagogue, donnant ses cours avec enthousiasme et inspiration. Plusieurs étudiants d’autres facultés venaient suivre ses leçons, par pur intérêt. Entre-temps le jeune professeur D. Titus publiait article sur article dans des revues internationales. Son style était clair et percutant, infligeant ainsi un démenti aux préjugés bien connus selon lesquels le philosophe n’est compréhensible qu’involontairement et qu’il met entre guillemets les mots qu’il ne peut expliquer. David Titus participait de plus en plus à des colloques et des symposiums interuniversitaires, tant dans le royaume qu’à l’étran- ger. Seul Israël lui restait interdit. Il avait toutefois maintenu et même étendu ses contacts épistolaires avec L’École biblique de Jérusalem et l’université hébraïque. Le père Bex était d’ailleurs venu à l’université de Louvain au cours de l’année écoulée. Il avait expliqué à David que les chercheurs de l’École biblique, fascinés par le manuscrit de la famille Wieck, imploraient David de revenir en Israël avec la version originelle, seul moyen de décoder le document et d’élucider son secret. Le père Bex remit à David une lettre émanant du directeur de l’Institut d’exégèse de Jérusalem, le professeur A. Cohen, par laquelle celui-ci proposait à David un séjour de quinze jours, au cours duquel le laboratoire de microscopie électronique serait mis à sa disposition. À condition, bien entendu, que David pût leur apporter le texte originel en possession de Samuel Wieck. Le professeur A. Cohen demandait dans son message à David Titus de remettre à S. Wieck une lettre qu’il avait jointe et dans laquelle il expliquait que tout examen scientifique du manuscrit pouvait aujourd’hui se faire sans la moindre atteinte à l’intégrité matérielle du document. Les techniques modernes permettaient en outre une reconstitution parfaite en cas de prélèvement à des fins d’analyse microscopique. Au cours de cette même période, David reçut une lettre chaleureuse de Japhet Charoumi, l’invitant à faire un tour en Jordanie, avec une halte obligatoire et «extra-terrestre» à Pétra, la ville surréaliste des Nabatéens.

Ces multiples développements avaient incité David à faire une nouvelle démarche auprès de Samuel Wieck, énergiquement appuyée par Clara, qui avait lancé une offensive de charme auprès de son père. Le père Wieck avait, après un siège de plusieurs mois, enfin accepté que le manuscrit fût une nouvelle fois photographié, en lui appliquant une méthode permettant de donner du relief au texte. Le manuscrit fut en outre soumis à une radiographie aux rayons Roentgen.

Quand David, une semaine plus tard, fut mis en possession des radiographies et autres clichés du manuscrit, il fit une extraordinaire découverte, qui le cloua au sol. Entre les lignes du texte et derrière elles semblait se cacher un deuxième texte dans une langue que David n’avait pas pu identifier, les caractères s’écartant de l’hébreu et de l’araméen. David comprit que seul un nouveau séjour à Jérusalem pouvait lui donner une chance de percer l’énigme de plus en plus intrigante du document. Le mystère du document était scientifiquement prouvé - David en avait la preuve - et il devenait plus grand à mesure qu’on examinait le parchemin. Il décida de ne rien dire aux parents de Clara, en attendant d’avoir une conversation à tête reposée avec sa femme. Il lui fallut attendre une semaine avant de trouver un moment où Clara, relaxée et détendue, fut dans les conditions psychologiques requises pour une conversation aussi importante. Quand David révéla à Clara ce qu’il avait découvert sur la radiographie du manuscrit, elle ne sembla nullement surprise.

«Je savais intuitivement que ce texte allait mettre mon rationalisme à l’épreuve. Le document de mes parents est à géométrie variable et contient plusieurs dimensions. Ce ne sera pas simple de le rendre intelligible mais je comprends que pour toi - et un peu pour moi - ,il constitue un défi exceptionnel.»

«Tu as bien saisi l’enjeu, Clara. Si tu suis ta propre logique, tu admettras que je n’ai pas le choix. Je me dois, je te dois, je dois à tes parents et à la communauté scientifique de le déchiffrer.»

«Je crains que tu n’aies raison», dit-elle doucement.

«... et que je doive me rendre en Israël, une nouvelle fois», suggéra David, prudemment. Elle se tut. David reprit son raisonnement en procédant socratiquement, par étapes successives de délivrance d’idées. Depuis un an, personne n’avait fait allusion à l’«affaire Titus». Le père de David, un homme qui ne prenait jamais de risque, avait confié à son fils qu’il ne voyait plus d’objection à un voyage d’études en Terre sainte.


suite dans "L'Affaire Titus. Métaroman". Racine, Belgique.

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