CANDIDE
EN ABSURDISTAN.
suivi de 'L'Affaire Titus'par Mark Eyskens
CANDIDE
EN ABSURDISTAN
Monsieur Innocent Candide
avait été chargé, par la Conférence pour l'Insécurité et le Désordre Mondial
(CIDM), d'une mission d'investigation en Absurdistan. C'est dans le cadre de la promotion
de la diplomatie préventive que les plus hautes instances internationales avaient fait
appel aux services de M. Candide, extraordinaire professeur de droit international, ancien
docteur en droit, ex-futur ministre à chaque formation de gouvernement dans son pays,
spécialiste de la théorie du chaos, appliquée aux relations géo-politiques. M.Candide
naquit d'une manière prédestinée alors que ces deux parents étaient en voyage à
l'étranger. Il était en outre le descendant, par un ami de son arrière-grand-mère
hypermaternelle, du célèbre collaborateur et assistant de Francois-Marie Arouet,
écrivain voltairien oublié du siècle des lumières. L'ancêtre de M. Candide, appelé
candide parce qu'il se plaisait à se vêtir d'une redingote toute blanche, fut le nègre
obscur et déguisé de son brillant maître. C'est lui, le candide aïeul, qui étaya
définitivement, contre Leibniz, la thèse que tout n'est pas pour le mieux dans le
meilleur des mondes possibles. Or, en ce premier siècle du troisième millénaire,
cette proposition avait repris toute son acuité. En effet la fin de la guerre froide et
l'implosion de l'empire soviétique, il y avait 5O ans déjà, avaient inauguré la fin de
l'Histoire et le commencement des histoires, l'Union Soviétique ayant été le meilleur
et plus fiable ennemi que l'occident ait jamais eu. Depuis lors le droit à
l'autodétermination avait porté le nombre d'Etats, membres de l'ONU, à 777, inaugurant
ainsi la phase inflatoire de l'histoire des Nations Unies.
La communauté internationale avait enfin
compris qu'il fallait cesser de vouloir imposer la paix dans les 477 pays du globe où des
conflits ethniques et éthiques faisaient rage et où l'arrivée des casques bleus
étaient rendu impossible par l'amoncellement de cadavres frais sur les pistes
d'atterrisage des aéroports. Il était devenu urgent de ne rien faire et de changer le
fusil onusien d'épaule en s'occupant sans atermoiements funestes ni précipitations
inconsidérées des pays où la situation était encore paisible. Ce fut le cas de
l'Absurdistan, république monarchique hybride, Etat ci-devant unitaire, régionalement
fédéralisé et verbalement confédéralisé, au moins dans les propos jugés
incendiaires prononcés par M. Dufeu, le grand Vizir du Nordistan septentrional.
L'Absurdistan, patrie des arts et des pensées, dont les habitants parlaient peu et mal
mais en disaient long, pays constamment unifié par deux langues, qui s'ignoraient, et
traversé par deux grands fleuves, était considéré comme la Mésopotamie moderne. Les
deux fleuves se croisaient à 19 endroits diffé-rents au centre du pays dans une région
capitale, dominée par le gratte-ciel le plus élevé du continent, qui abritait non plus
le parlement du sous-continent, reconnaissable à sa coupole surmontée de 47 étoiles,
mais bien le muséum de la dette publique nationale et fédérale. Les riverains des deux
fleuves, lesquels portaient quatre noms différents, eurent soudainement l'impression, que
depuis de nombreuses années le niveau de l'eau montait dangereusement. Mais les
dirigeants politiques prirent immédiatement soin de leur expliquer que ce n'était pas
les rivières, qui montaient, mais bien le pays qui descendait. Une fois de plus les
rumeurs avaient été mauvaises, mais les nouvelles, en fin de compte, avaient été
bonnes.
Le
jour arriva où la pénultième révision de la constitution finit par confédéraliser,
scinder et transférer les dernières compétences. Seule la pluie, qui tombait
abondamment sur l'Absurdistan, resta unitaire car de compétence residuairement
fédérale. Par ailleurs l'Absurdistan était un des rares pays où la vérité ne
blessait point et le ridicule ne tuait pas. En attendant qu'il fût coupé en deux, le
pays était plié en quatre, pour le meilleur et pour le rire, comme le déclara sans rire
le maire éphémère de la capitale.La constituante s'était voulu révolutionnaire en
introduisant de nouveaux droits inédits dans la loi fondamentale, tels le droit égal au
bonheur de tous les citoyens. Le ministre de la réforme des institutions fit valoir que
toute bonne constitution doit contenir des idéaux inaccesibles et des principes
irréalisables, de telle manière que l'exécu-tion des nouvelles dispositions
constitutionnelles peut être revendiquée pendant de nombreuses décennies par les
générations à venir. Mais il avait aussitôt proposé, faisant preuve d'un grand
réalisme démocratique, d'inscrire un autre article au chapitre XIV bis de la
constitution: 'Seuls ceux qui se taisent ont droit à la parole'.
C'est
à ce moment crucial que les Nations Unies jugèrent opportun d'intervenir. En
Absurdistan, l'âpreté des discussions politiques n'avait jamais fait couler le sang. La
salive d'autant plus. C'était le signe avant-coureur d'une dangereuse liquéfaction du
tissu sociétal dans un pays, qui avait toujours eu le mérite, dans toutes les
statistiques internationales, classé par ordre alphabétique, de précéder
l'Afghanistan, le Bénin et le Burkino-Fassau. C'est dans ce contexte aléatoire que M.
I.Candide débarqua en Absurdistan, après un voyage en TGV, interrompu à plusieurs
reprises par les passages à niveau protégés des grenouilles en saison de ponte. En
sortant de la gare, l'éminent diplomate se vit entraîné dans une manifestation bruyante
d'octogénaires, qu'on étiquetait "ci-toyens du moyen âge" et qui formaient
depuis leur naissance le groupe de pression le plus puissant. Au fil d'élections
anticipées répétées, les gris étaient devenu le premier parti politique au parlement,
réduisant le parti des verts à la taille d'un minuscule groupuscule rouge. Les rares
enfants qui naissaient encore étaient mis au monde par des mères d'emprunt payées à
tempérament, tandis que les mères génétiques inconnues prolongaient leurs vacances de
neige en faisant le pont - suspendu - jusqu'à leurs vacances de surf, incognito
accompagnées par les pères stochastiquement probables de leur prochaine progéniture.
Les bébés-eprouvette, autre curiosité absurdistanaise, naissaient avec un pétant bruit
de bouchon, dès qu'au laboratoire les sages hommes décapsulaient les flacons arrivés à
terme. Ce décapsulage, déclenché par ordinateur, donnait droit à une prime de
naissance et à des allocations familiales à vie, remplacées à l'age de 65 ans par une
idemnité d'euthanasie obligatoire.
M.
Candide nota dans son premier rapport qu'en Absurdistan l'analphabétisme s'étendait à
toutes les couches de la société, mais moins que dans les autres pays. Dans les
universités, en dernière année, il fallait réapprendre l'alphabet, car à la suite
d'une utilisation excessice de l'ordinateur, les étudiants avaient désappris à lire et
à écrire. Les professeurs lisaient encore, mais sans exagérer. Par contre, depuis la
suppression de leurs assistants, ils avaient cessé d'écrire. Ainsi les gens devenaient
de plus en plus suffisants, insuffisants et stupides. Ceci avait pour heureux effet que de
moins en moins de personnes s'en rendaient compte, ce qui contribuait puissamment au
bonheur de la société.
L'extraordinaire
complexité des techno-structures decisionnelles à tous les niveaux des strates
gestionnaires du complexe industrialo-idéologique absurdistanais, n'était toutefois pas
de nature à décourager M. Candide, qui en avait vu d'autres, entre autres quand il avait
présidé une mission commerciale en Antarctique, chargée de promouvoir la vente de
frigidaires aux esquimaux. M. Candide comprit très vite que le pays réel était
gouverné par les présidents des partis politiques, vingt-sept au total, qui depuis belle
lurette s'etaient groupés en junte neo-démo-populiste. Contrairement aux dirigeants du
régime précédent, qui montraient leurs figures à tout bout de champs, de rues et
d'écrans, les présidents n'apparaissaient jamais à la télévision. Personne ne pouvait
se targuer de connaître leurs traits. Ils ne se produisaient en public qu'à l'occasion
de leurs enterrements alternés, une cérémonie programmée annuellement. Ils prenaient
alors place derrière un mur, appelé 'mur du rapprochement', et ne lais-saient voir que
leurs seules têtes. Tous les 27 présidents semblaient parfaitement interchangeables, ce
qui faisait dire à l'homme de la rue qu'ils portaient des masques pare-balles,
particulièremnt quand de petites filles leur offraient des bouquets de fleurs.
M.
Candide fut conduit au palais présidentiel, où siègaient les 27 présidents réunis
dans un corp à corps fraternel. La façade de l'immeuble, en style
post-neo-non-figuratif, s'ornait du drapeau national et des innombrables drapeaux des
états confédérés. Tous étaient uniformémént gris, même le tricolore, composé de
trois bandes verticales d'un gris identique. Un grand calicot était suspendu sous le
balcon, qui disait: " Profitez du jour d'aujourd'hui, car demain sera pire". Sur
une autre banderolle on pouvait lire: " Accordez nous votre confiance. Nous ne vous
la rendrons pas, car nous la gardons en réserve à votre intention. En revanche, nous
vous donnons notre parole, que nous vous retirons de temps en temps pour la donner à
d'autres pour des raisons de justice distributive. Ces mêmes raisons, renforcées par la
raison d'Etat nous incitent par ailleurs à être économe de notre mépris à cause du
grand nombre de nécessiteux et d'ayants droit".
Arrivé
devant l'entrée, une voix synthétique enjoignit M. Candide à inserrer sa main dans une
ouverture murale. Une carte magnétique lui fut distribuée, qu'il lui fallut introduire
dans une autre fente du mur. La porte s'ouvrit devant lui. Il se trouvait sur une immense
esplanade que bordaient de hauts bâtiments abritants d'innombrables bureaux dont toutes
les fenêtres avaient été murées. De l'autre côté de la cour un robot à silhouette
humaine et à visage plus qu'humain s'avança, toutes antennes dehors et tous clignotants
allumés.
Il
baragouinait un jargon informatique incompréhensible - le niveau linguistique baissait,
même chez les robots - en indiquant par gestes le chemin à I.Candide. Le parcours qu'il
lui fit effectuer passait alternativement par de longs couloirs sans issues et par 26
salles entièrement dépourvues de meubles. 'L'année dernière à Nihilgrad', pensa M.
Candide en se rappelant un film déjà très ancien dont l'inaction se déroulait à
Mariënbad et qu'il avait pu voir lors du dernier festival du film préhistorique dans son
village natal, Rêveville. Chaque salle du palais présidentiel s'ornait cependant d'un
portrait de plusieurs mètres de haut, accroché aux cimaises du mur gauche. Celui-ci
représentait probablement un des présidents, reproduit en pied. Une chose était
toutefois remarquable: chaque visage était recouvert d'un grand cercle gris, complété
à l'intérieur de celui-ci, du plus grand carré pouvant s'y inscrire. Le robot, qui
avait remarqué la moue interrogative de M. Candide, proféra de sa voix artificiellement
nasale: "Le cercle, c'est le visage; le carré, c'est le profil. Le visage est rond;
le profil et carré. Ces portraits sont extraordinairement ressemblants. L'on sait encore
dessiner chez nous".
Ils
s'arrêtèrent devant la vingt-septième salle. Le robot se retourna et chuchota d'une
voix de scie électrique: "La vingt-septième salle est le bureau du président
provisoire de la junte perpétuelle des présidents. Le président incarne la dialectique
de l'Un et de l'ON. Il représente la victoire du pluriel sur le singulier, de l'anonyme
sur le dénommé, du masque sur la personne. Il dépense donc il est. Il pense, donc il
hait. Le président est un créateur de vérité, qu'il partage avec ses concitoyens, non
selon leurs mérites, mais selon leurs besoins. Car la vérité est heureusement divisible
et multipliable. Le président leur distribue la vérité avec parcimonie; il veut leur
éviter l'indigestion. Le pire mal de nos sociétes du 21ème siècle serait l'inflation
de la vérité. En matière de vérité, nous devons pratiquer une politique déflatoire.
Il faut me croire, insista le robot, car même en mentant je dis vrai". Voyant que M.
Candide fronça les sourcils à l'énoncée de cette affirmation audacieuse, le robot
poursuivit avec force: " Supposez que tous les robots soient des menteurs. Je suis un
robot. Je suis donc un menteur. Par conséquent, je mens quand je dis que les robots sont
des men- teurs. Comme je suis moi-même un robot, je mens quand je dis que je mens, d'où
il suit que je dis la vérité. Le robot menteur est dès lors un être exceptionnel qui
dit la vérité lorsqu'il ment".
Le
robot pianota ensuite une série de chiffres digitalisés sur un petit clavier et la
double porte s'ouvrit silencieusement. La salle qui se presentait à leurs yeux était
immense et construite en hémicycle. C'était là que dans un passé lointain le parlement
se rassemblait. M. Candide se souvenait de cette salle. Il avait dans sa bibliothèque un
petit livre qui avait pour titre: "Le Palais de la Nation". Il l'avait reçu en
héritage d'un lointain arrière-grand-oncle qui n'avait pas survécu à la dernière
année du régime démocratique du siècle précédent. Le brave homme, militant du
mouvement anti-raciste 'coeurs transplantés sans fontières', était mort des suites d'un
arrêt cardiaque survenu à l'occasion d'une réception qui lui avait été offerte par la
police, déjà très politisée. C'était l'année aussi où les dernières élections
libres avaient donné la majorité absolue à un parti gothique, dont le slogan
électoral: "Notre peuple d'abord" avait fait un malheur. Ce qui par après
s'avéra être tristement vrai, entre autres quand ce parti décréta que dorénavant dans
tous les prétoires le crucifix devrait être remplacé par un gant de boxe.
M.
Candide compara la salle où il se trouvait avec la photo de ce qu'on appelait jadis la
Chambre des représentants et qu'il conservait avec précision dans sa mémoire. La statue
du premier Roi dans la niche centrale avait disparu. Elle avait été remplacée par un
grand cercle gris dans lequel
s'inscrivait
un grand carré de même couleur. Les deux tableaux en demi-cercles, incorporés dans les
murs et sur lesquels on comptabilisait électroniquement les votes des parlementaires,
avaient été maintenus. Les tableaux étaient de couleur uniformément verte, témoignant
du dernier vote intervenu, qui avait été un oui à l'unanimité. Les tableaux de vote
avaient été vitrifiés dans cet état ultime afin de fixer dans la mémoire collective,
même un demi-siècle plus tard, avec quel enthousiasme le dernier parlement du régime
paléonto-démocratique avait confié les pleins pouvoirs à la junte des 27 présidents
de parti. M. Candide laissa son regard errer sur les galeries, où le public prenait
gratuitement place autrefois. Il dénombra, rangées entre les colonnes, 27 mitrailleuses
pointées vers les sièges désormais disparus. De chacune des mitrailleuses s'échappait,
pendillant par dessus la balustrade, une bande-cartouches vide. Pour le reste la salle
avait été totalement dégagée. Le perchoir du président, la tribune pour les orateurs,
les bancs des députés avaient été démontés. La grande salle donnait l'impression
d'être abyssalement vide. Mais en y regardant de plus près, M. Candide découvrit, au
centre de l'hémicycle, une miniscule table de dimensions lilliputiennes. En s'approchant,
M. Candide distingua, posé dessus, un objet ayant l'apparance d'une pastille d'aspirine.
Un mince fil y était attaché.
"Dans
votre portugaise gauche", commanda le robot. M. Candide se demanda un instant
pourquoi l'oreille droite se trouvait exclue. Après avoir introduit l'écouteur dans sa
'portugaise' - une familiarité de robot que le digne M. Candide désapprouvait -, un
gargouillis se fit perceptible. Immé-
diatement
après une voix artificiellement synthétique, dit avec un fort accent d'ordinateur
polyglotte: "Vous parlez à l'Etat, qui est pour vous un état de grâce et qui vous
administre sa grâce d'état. Ne posez pas de questions. Elles sont d'ailleurs connues.
L'Etat ne répond pas aux questions
bêtes.Quant
aux rares questions intelligentes, elles pré-
supposent
la réponse. Je vous dis qu'ON s'occupe de vous. Laissez vous faire. Je vous dis qu'On me
dit qu'il y a, dans ce pays, beaucoup trop de riches et pas assez de pauvres. Quel
schandaaal". Lorsque les pronoms 'Je' et 'On' furent prononcés, la voix se fit
lugubrement grave. Le mot scandale fut scandé d'une façon que M. Candide avait encore
entendue sur un vieux disque, qui avait conservé les meilleurs discours de
l'ex-secrétaire général de l'ex-parti communiste d'un Etat plus que voisin. Ensuite
l'écouteur laissa entendre l'hymne national dans une version complètement atonale.
M.
Candide resta impassible. Il ne cilla pas mais en son for intérieur, il se sentit
totalement dérouté et décontenancé. Il soupçonnait depuis quelque temps que les 27
prési-
dents
se réduisaient en fait à un seul. Le régime maintenait un pluralisme de façade, afin
de faire bonne mine à l'ex-
térieur.
Que les 27 présidents se soient concentrés en un seul, ne faisait d'ailleurs que
confirmer la célèbre thèse du réductionnisme historique, exposée dans tous les
manuels de thérapie de la vérité. Mais ce que M. Candide n'avait pas réalisé ou osé
imaginer, c'était que ce seul et unique prési-dent était lui-même ramené à zéro,
qu'il était inexistant. Les têtes des présidents qui apparaissaient de temps à autre
au-desus du 'mur du rapprochement', n'étaient que des têtes à la Potemkine, maintenues
par des marionnettes, elles mêmes manipulées par une main invisible, mais non pas
innocente. L'horrible vérité éclata en lui à la manière d'un abscès mal soigné. Le
pays n'était dirigé par personne ou alors par une puissance abstraite, une absence
froide qui décidait de tout, régentait tout. Bref, par un ON vide, sans voix et sans
regard. Le pouvoir se ramenait à un nombre indéfini, à une peinture non figurative sans
couleur, sans forme, sans toile et sans cadre. L'énorme puissance sociétale se trouvait
exer-cée depuis un immense trou noir occulté. Il était invisible non pas parce qu'il
n'existait pas, mais parce qu'il se dé-robait, de par sa propre pesanteur, à la vue des
citoyens.A vrai dire, il n'y avait ni régime constitutionnel, ni système institutionnel,
ni structure politique. Il ne restait, par élimination de tout encombrement
démo-populo-plébéien, que le seul pouvoir absolu absolument non figuratif et pleinement
abstrait. Il apparut avec évidence à M.Candide que le cercle enfermant le carré, qui
apparaissait à la télévision à l'occasion de chaque déclaration gouvernementale
représentait la véritable effigie du pouvoir, la projection en deux dimensions de
l'impersonnel le plus dépersonnalisé.
M.
Candide écrivit dans son rapport qu'en Absurdistan la lutte entre Un et On faisait rage
mais que toute imposition de la paix par une force multilatérale lui semblait totalement
inefficace, le conflit entre Un et On ayant lieu à l'intérieur de chaque Absurdistanais.
* * *
M.
I.Candide, candidat aux prochaines élections communales en octobre 1994 et chaoticien -
professeur chargé de l'enseignement du chaos - , ne parvint pas à se souvenir comment il
avait regagné son appartement. C'est en sursaut qu'il se reveilla au terme de son somme
estival, suivi, comme d'habitude, de la rituelle dégustation de son café. Sa femme, qui
le lui apporta, avait mis ce jour là et comme par hasard, un tailleur très gris frappé
d'un motif géométrique presqu'obsédant: des grands cercles renfermant des carrés aussi
grands que possibles. "Tout va pour le mieux avec la meilleure des modes
possibles", marmonna M. Candide.
Mark Eyskens.
L'AFFAIRE TITUS.
Métaroman
Mark EYSKENS
TABLE DES MATIERES
Prologue
- Un plat pays accidenté
- Un journal rusé
- La bibliothèque dun seul mot
- Une rencontre prédestinée
- Le manuscrit cryptique
- Allegro vivace
- Une leçon inouïe
- Un exil bolonais
- Une passion des hauteurs
- Une promotion plus quacadémique
- Parole donnée et Terre promise
- Voix et voies dans le désert
- Un cours de politique-fiction
- Un livre dans le livre
- Les dix commandements de David
- Laffaire Titus
- Voyage à Dabar
- Carissima Clarissima
Défense de lauteur
Le dernier livre de Mark Eyskens, L"Affaire
Titus" nest pas neutre. Cest un livre engagé, témoignant des
convictions de lauteur en cette fin de siècle marquée par beaucoup de relativisme
post-moderne.
Louvrage est hybride, à dessin, à limage dune
société éclatée et polygonale. Le livre se veut roman, roman damour, roman à
suspense, essai, anthologie de poèmes, recueil épistolaire, traité des sciences
humaines et positives, monographie historique, essai philosophique, livre de prières,
satire politique. A travers les sujets et les genres, ce livre - que lauteur appelle
"métaroman" - est une tentative, bien entendu désespérée, de cerner
lessence de lexistence, qui sarticule autour de la vie, lamour, la
souffrance et la mort. Mais il est aussi un essai de réduction de toutes les questions et
toutes les réponses à lessentiel, à une seule parole: le logos, le Verbe, dabar
en hébreu et dans la bible. En ce sens la recherche du sens donne du sens à sa
recherche, à lexistence et à son écriture.
Personnages
-----------
David Titus, assistant, chargé de cours à
lUniversité de Louvain, puis jeune professeur de philosophie des religions.
Clara Wieck, jeune docteur en sciences économiques,
chargée de mission au cabinet du Premier ministre.
J.K.Mortal, professeur émérite, physicien, prix
Nobel.
Louis Borg, bibliothécaire aveugle de la
bibliothèque universitaire.
Jacques Titus, père de David, administrateur
général de la Sûreté de lEtat.
Madame Titus,mère de David
Samuel Wieck, père de Clara, diamantaire à Anvers,
dorigine juive
Madame Wieck,mère de Clara
M. Kenseys,professeur déconomie, promoteur de
la thèse de doctorat de Clara
J.Charoumi, ami libanais de David, connaisseur du
Moyen- Orient
Prosper Bex, Directeur de lEcole Biblique à
Jérusalem
A. Weiszman, Professeurs à lUniversité
Hébraïque de Jérusa-
J. Zias ldem.
A. Cohen
Le Roi dun pays dont le nom commence par un B.
Le Premier ministre dun pays dont le nom
commence par un B.
Le ministre de lAgriculture " " " "
Les présidents des partis politiques " " "
"
Dieu, Yahvé, Elohim, Adonai, point Oméga, lEsprit, la
Conscience
* * * *
"Laffaire Titus" est un livre multi-dimensionnel,
qui peut être lu de plusieurs manières.
* comme un roman à suspense (deuxième partie):
lintrigue sarticule autour dun mysteriéux manuscrit,
à carctère talmudique, en possession de la famille Wieck, dorigine juive. David,
amoureux de Clara Wieck, se consacre au déchiffrement du parchemin, ce qui lamène
à plusieurs reprises en Israël. Ainsi il est, à son insu, impliqué dans le conflit
israélo-palestinien. Clara Wieck, économiste, devenue la jeune épouse de David, est
engagée par le cabinet du Premier ministre de Belgique. Les fréquents voyages de David,
qui est en outre le fils de ladminstrateur général de la Sûreté de lEtat,
accrédite la rumeur malveillante, colportée par une certaine presse, que David est un
agent secret, travaillant tant pour les services de renseignements belges que pour le
Mossad israélien. "Laffaire Titus" est née. Son déroulement suivra une
logique implacable sur le plan politique et affectera tragiquement la vie de David et
Clara.
* comme un roman damour (première partie):
David tombe amoureux de Clara, quil rencontre à la bibliothèque
universitaire. Il tente de la conquérir grâce à lartifice dun journal
fictif, quil a composé, et y réussit après quelques péripéties. Les deux jeunes
gens forment un couple désuètement romantique et singulièrement intellectuel. Le
philosophe et léconomiste se lancent dans de vastes discussions et cogitations. Ils
se sentent soutenus par le professeur J.K. Mortal, physicien-philosophe et par le
bibliothécaire en chef de luniversité, qui est aveugle. Clara doit continuer ses
recherches à luniversité de Bologne. Sa séparation de David est déchirante.
David lui propose un rendez-vous ultra-romantique au sommet du Saint-Gothard. Cest
là quelle le demande en mariage. Clara est promue docteur en sciences éconmiques
et entre au cabinet du Premier ministre, après avoir attiré lattention avec une
proposition sur la réforme de la sécu et la lutte contre la pauvreté. Ils décident de
se marier à Jérusalem. David plonge dans le judaïsme et lexégèse. Leur voyage
de noces est interrompu par le retour précipité de Clara, "réquisitionnée"
par le chef de Cabinet du Premier ministre. Clara et David sont happés par des activités
professionnelles trépidantes. Laffaire Titus éclate et cette épreuve renforce
leur amour. David décide, après une accalmie politique et médiatique, de retourner à
Jérusalem. Le manuscrit de la famille Wieck est soumis à lanalyse du microscope
électronique. Les résultats sont stupéfiants. David entrepend son voyage à
dabar, vers le verbe, en essayant dinterpréter le manuscrit. Clara
accepte quil suive sa vocation.
* comme un persiflage satirique :
des milieux politique, médiatique et universitaire (deuxième moitié
du livre). Sont évoqués: la défense par Clara de sa thèse de doctorat, la relation
professeur-assistant, lambiance dans un cabinet ministériel, les relations entre le
Roi et le chef du gouvernement, la manoeuvre du Premier ministre qui manigance un scandale
- une gigantesque fraude - dans le secteur laitier, afin de détourner lattention du
Parlement et des médias des vrais problèmes budgéraires et de la Sécu. Autres
évocations: les débats parlementaires, les commissions denquête, le rôle de la
presse, la télécratie, David et Clara Titus, médiatisés, qui se trouvent compromis et
sacrifiés par une certaine presse...
* comme un essai dhistoire des religions et
particulièrement du judéo-christianisme:
en insistant sur certains aspects de la bible, lorigine du
monothéisme et son influence sur la pensée occidentale, le Christ, son historicité et
son époque (romaine), les rouleaux de la mer morte, les rites du catholicisme et du
judaïsme, lhistoire du peuple juif en Israël (Massada) et dans les diasporas, les
persécutions et pogroms (nazisme) ... Enfin sur lactuel conflit
israélo-palestinien. Description des lieux.
* comme une réflexion philosophico-religieuse et romancée :
sur les grands problèmes de lexistence: la vie, lamour, la
mort et la souffrance. Sont évoqués: lapport de la science à la conception du
divin et de notre vision du monde: la révolution de la mécanique quantique. Le bien et
le mal. La politique et léthique. Une société juste et la lutte contre la
pauvreté. Lhomme et les nouvelles technologies (lordinateur). La tension
entre les sciences humaines et les sciences positives. La transcendance et
limmanence, entre autres illustrées par le sens et le non-sens du manuscrit de la
famille Wieck et par le dénouement de lintrigue. Tout cela un peu à linstar
du livre de Jostein Gaarder: "Le monde de Sophie".
* comme un livre de prières:
textes talmudiques, y compris les pastiches (le manuscrit Wieck),
citations de la Bible et des Evangiles, du livre des morts égyptien, exploration de la
terre sainte, des lieux saints, du Sinaï, du monastère de Sainte-Catherine,
lhomélie du père Bex...
* comme un livre à thèse:
sous le couvert dune fantaisie baroque, qui mélange les genres,
les sujets et les styles (romantique, épique, descriptif, sec, professoral, essayiste,
poétique, mystique, scientifique vulgarisateur, sarcastique...).
La thése du livre est incarnée par les deux personnages principaux,
David Titus et Clara Wieck, deux jeunes intellectuels, chercheurs de sens, très
minorisés dans la société contemporaine. En ce sens le jeune couple constitue un
"cas" dexception, non-exemplaire au sein de leur génération, qui
dépasse, et de loin, "laffaire Titus", qui nest
quévénementielle. Clara et David nacceptent pas la mort des grands récits,
des idéaux (plus importants que la vie), de lhistoire, de la culture, de
léthique, de la religion, de Dieu (particulièrement David), de lhomme et de
la science (particulièrement Clara). Ainsi ils sérigent contre le post-modernisme
de la fin du XXe siècle. Leur quête obstinée de sens constituera leur destinée et
scellera leur destin tragico-rocambolesque, dans une société qui souffre dun
manque de sérieux, rendu plus grave par un manque dhumour.

Chapitre
XVI
Clara attendait David dans le hall darrivée de
laéroport national. Elle avait pu se libérer au cabinet du Premier ministre,
grâce à la bienveillance du chef de cabinet. David craignait, dune manière
irrationnelle, que Clara, pendant son absence de quinze jours, neût changé. Et il
en fut convaincu en la voyant : elle était encore plus belle et séduisante quavant
son départ et plus charmante que jamais. Il lui chuchota dans loreille quelle
était «intemporellement adorable» et quelle accueillait non pas un passager
aérien mais un malheureux naufragé de lamour à distance.
Dans la voiture, Clara fit rapport des événements les plus
importants des derniers jours. La situation politique était toujours tendue et
passablement confuse, mais cela nétait pas vraiment une nouvelle. Le Premier
ministre parviendrait sûrement à contourner les écueils les plus dangereux. Éviter le
pire était dailleurs le plus grand succès que lon pût accomplir en
politique domestique.
Puis, brusquement, Clara prit David par le bras et lui dit :
«Sais-tu que tu deviens célèbre ? On parle beaucoup de toi
dans la presse, depuis quelques jours.»
«Comment ça ?», sexclama David, stupéfait.
«Regarde !» et elle lui mit plusieurs coupures de presse sous
les yeux, dont une «nouvelle» apprise à bonne source et imprimée en première page du Matin
sous un titre accrocheur : «Un agent du Mossad au cabinet du Premier ministre ?». Et
larticle de poursuivre : «Dans les milieux généralement bien informés, lon
confirme que monsieur David Titus, chargé de cours à luniversité de Louvain et
attaché au cabinet du Premier ministre, dont les fréquentes visites en Israël à des
fins scientifiques sont suffisamment connues, entretiendrait des contacts
fonctionnels» avec le Mossad, le service secret de renseignements de lÉtat
hébreu.»
«Mais quel scandaleux canular !, sécria David, en
jetant larticle incriminé par terre. Où vont-ils chercher une chose pareille qui
ne repose sur absolument rien ? Cest incroyable et ignoble.»
Clara essaya de le calmer en expliquant que le cabinet du
Premier avait déjà envoyé un démenti, une mise au point et un droit de réponse, entre
autres au Matin, stipulant que monsieur David Titus ne travaillait pas au cabinet
du Premier Ministre, que linformation du journal navait aucun fondement et
était donc totalement fantaisiste.
Mais David ne désarma point. Furieux, il prétendit que ce
genre de radotage nétait pas innocent et que la fausse rumeur avait été
fabriquée à dessein par quelques faux-monnayeurs des médias.
«Eh bien, dit Clara, jai peut-être une explication qui
sent moins la conspiration que tu ne penses. Je me souviens que quand nous sommes
rentrés, dare-dare, de voyage de noces, je me suis trouvée assise, dans lavion, à
côté dun journaliste du Matin. Dans ma naïveté je lui ai raconté, parce
quil était affable et au fait de lactualité, que je travaillais chez le
Premier, que jétais juive et que mon mari, philosophe et spécialiste de
létude comparée des religions - toujours impressionnant ! - ,se rendait souvent en
Israël pour ses recherches. Jai ajouté - et là jai probablement commis une
gaffe monumentale en étant trop franche - que le père de mon mari était un des gros
bonnets de la Sûreté de lÉtat. Jimagine que ce journaliste, harcelé par
son rédacteur en chef à fournir des primeurs, a fait un amalgame. La semaine passée il
y avait peu de nouvelles - cétait un peu la trêve des confiseurs - et mon
journaliste, désuvré, aura lancé «linformation» que tes voyages en
Israël ne pouvaient pas être sans rapport avec les activités du Mossad.»
«Tout cela est grotesque et irresponsable de la part de cette
feuille. Tu nas rien à te rapprocher, Clara. Sauf que tu restes sensible aux
charmes des mâles ! Je blague. Ne ten fais pas trop. Cela passera. Autant en
emporte le vent. Demain on nen parlera plus.»
Mais cela ne passa point. Deux jours plus tard, le même
journal revint à la charge en expliquant que David Titus, suspecté dêtre un agent
du Mossad, était le fils du nouvel administrateur général de la Sûreté de
lÉtat. Le hasard voulut en effet que Jacques Titus avait, quelques jours plus tôt,
succédé à son prédécesseur, contraint de quitter le service actif pour raison de
santé.
Trois jours plus tard, un hebdomadaire du mercredi consacra une
double page à la Sûreté de lEtat, suite à la nomination dun nouveau chef
en la personne de M. J.Titus, dont «le fils semble être très actif en Israël». Et la
revue publiait une photo du père Titus et de David. Celle de David était sous-titrée
par les mots : «Entre la Belgique et le Mossad». Clara, lorsquelle accompagna le
Premier ministre au Parlement, se fit accoster par certains journalistes. Madame
Titus-Wieck était considérée par les scribes de la presse comme une interlocutrice
aussi intelligente que ravissante, de sorte quun bout de causette ou un babil anodin
avec elle étaient toujours les bien venus. Clara, sur le qui-vive, évitait
magistralement les multiples pièges tendus par les journalistes, dits dinvestiga-
tion, en les payant gracieusement de mots aimables.
La semaine suivante cependant, un journal du soir publia en
troisième page une grande et exquise photo de Clara Wieck, prise quand elle entrait au
Parlement. La photo la montrait élégante et tirée à quatre épingles, tandis
quelle jetait un regard amusé sur le photographe, au moment où elle poussait la
porte tournante du péristyle de la Chambre des députés. Ses cheveux châtain ondulaient
dans le courant dair, comme si elle posait pour un poster publicitaire de
shampooing. Larticle, entourant la photo, mentionnait que Clara était
létoile montante parmi les membres du cabinet du Premier ministre et quelle
était devenue son attachée indispensable. Et le journal dajouter quelle
était la fille dun riche diamantaire anversois dorigine juive et quelle
avait épousé un jeune chercheur de grand avenir, David Titus, chargé de cours à
luniversité de Louvain, spécialiste de lhistoire des religions et
particulièrement du monothéisme judaïque. Le rédacteur terminait en rappelant que le
jeune couple sétait récemment marié en Israël et que le nom de monsieur David
Titus avait été mentionné en rapport avec une affaire despionnage en faveur du
Mossad, le service secret israélien.
Clara et David trouvaient ces commentaires et ragots, qui ne
reposaient sur rien, particulièrement déplaisants et déplacés. Laffaire prit un
tournant franchement désagréable, lorsque le journal télévisé, deux jours plus tard,
montra la photo de Clara avec comme seul commentaire : «voici la charmante Clara
Titus-Wieck, membre du cabinet du Premier minstre, dont on sait que le mari est cité dans
une affaire despionnage pour lÉtat dIsraël.» La conséquence de cette
attention médiatique fut que Clara, comme elle empruntait les transports en commun, se
fit reconnaître et accoster en train ou en métro par des messieurs soit très
distingués soit très louches. Les derniers, souvent, lui demandaient son avis sur le
conflit israélo-palestinien et les chances du processus de paix. Les premiers, en
revanche, lui proposaient de descendre au prochain arrêt et daller dîner «en
ville». Un monsieur, sappuyant sur une canne et ayant le dos voûté, attira son
attention sur une enquête parue dans le journal, relative au comportement sexuel des
adultes et dont il ressortait que les partouzes à trois étaient très en vogue.
Le Premier ministre, bénéficiant dun flair de renard
qui le trompait rarement, commençait à sinquiéter sérieusement de la tournure
des événements. Il sattendait au moins à des interpellations insidieuses au
Parlement. Mais il ne songea à aucun moment à se défaire de Clara Titus, malgré
linsistance de certains conseillers du cabinet, trop envieux, et dautres
attachées beaucoup moins jolies. Le Premier tenait Clara en haute estime et il aimait sa
manière daborder les problèmes. En vérité il se sentait flatté quand,
déambulant dans les couloirs du Parlement, il se faisait accompagner par une femme aussi
irrésistible à beaucoup dégards. Les parlementaires et le personnel se
retournaient sur eux quand ils passaient et le Premier savait que les regards admiratifs,
même languissants, ne sadressaient nullement à sa personne.
Clara et David, confrontés au flux ininterrompu de rumeurs et
dinsinuations colportées par une certaine presse, se sentaient désamparés et
impuissants. Jacques Titus, le père de David, était exaspéré et inquiet. Il prit
contact avec lambassadeur dIsraël. Comme dhabitude, lambassadeur
de lÉtat hébreu dans la capitale de lEurope nétait pas le premier
venu. Cétait un homme bien informé, particulièrement avisé et sagace. Dès les
premières rumeurs dans les journaux, il sétait dûment renseigné sur les faits et
gestes de David et de Clara Titus et aussi sur les familles Titus et Wieck, leurs
origines, relations, fréquentations et fortunes respectives. Dans un rapport secret du
Mossad, le nom de David Titus était mentionné incidemment, sous la rubrique «personnes
utiles». Le document indiquait que D. Titus se rendait régulièrement en Israël dans le
cadre dun projet de recherche sur un sujet dhistoire comparée des religions,
quil navait pas le moindre discernement politique, ce qui le qualifiait en
principe pour être chargé dune mission confidentielle. Mais le rapport concluait
que le récent tapage médiatique autour de son nom et de celui de sa femme lavait
brûlé et le rendait par conséquent et malheureusement inutilisable à lavenir.
Lambassadeur dIsraël fit savoir au père Titus,
administrateur général de la Sûreté, quil était prêt à le recevoir mais de
préférence dans un endroit discret. Cest la raison pour laquelle il proposa un
rendez-vous à la résidence de son ami, lambassadeur des États-Unis, également
dorigine juive et très au fait de ce qui se passait dans le pays. Le lendemain, les
deux messieurs, arrivés à lambassade dAmérique et après avoir signé le
registre, furent immédiatement introduits dans le patio couvert, regorgeant de fleurs et
de plantes vertes, qui séparait les luxueux salons de la résidence. Lambassadeur
des États-Unis assistait à la conversation, au cours de laquelle son collègue
israélien insista demblée auprès de Jacques Titus sur le fait que dans cette
affaire un démenti navait aucun sens et serait même contreproductif. Toute
dénégation serait interprétée par les médias et les services secrets des pays alliés
et ex-communistes comme un aveu et une confirmation, le démenti étant devenu, par une
étrange dérive de la morale, le pieux mais combien transparent mensonge du naïf. Mieux
valait le mutisme le plus total. Les gens, exerçant des fonctions de haute
responsabilité, étaient exposés aux rumeurs malveillantes et à la désinformation
systématique. Il fallait «vivre avec», conclut Jacques Titus, utilisant une périphrase
aux accents bien belgicains. Mais il était clair quil était totalement exclu que
David Titus se rendît encore en Israël au cours des prochains mois.
Que laffaire Titus finirait par être évoquée au
Parlement, cétait depuis longtemps écrit dans les étoiles. Deux membres dun
parti dextrême droite, traditionnellement opposé à la cause dIsraël et
nhésitant pas à loccasion à répandre des insinuations «négationnistes»,
introduisirent une demande dinterpellation. Le Premier ministre, ne voulant prendre
aucun risque, fit tout pour éteindre le brûlot. Il fallait donc quil fût
parfaitement informé et cétait la raison pour laquelle il avait invité Clara et
David à passer une soirée à son domicile, en compagnie de sa femme. Le Premier et son
épouse formaient un couple affable et avenant. Ils avaient beaucoup vu et encore
davantage vécu dans leur vie, mais ils ne le montraient point. Ils reçurent Clara et
David avec simplicité et sans ambages, comme sils avaient été des membres de la
famille. La manière de vivre «en famille» du Premier, comme cela avait été aussi le
cas de la plupart de ses prédécesseurs, infligeait un cuisant démenti aux ragots
cycliques, concernant le luxe et lopulence du style de vie des dirigeants
politiques. Leur way of life en général était petit-bourgeois, dun goût
très «classe moyenne» et faisant souvent ensemblier de pacotille. Car lensemblier
coûteux et réputé était réservé à des gens avec beaucoup dargent et pas de
goût du tout.
Au début de sa carrière, le Premier ministre, en sa qualité
de modeste collaborateur dune grande organisation sociale, avait publié un article
dans une revue de sociologie, sous le titre provocateur : «Niveler fait envier».
Un journaliste perspicace avait récemment pu mettre la main sur ce péché de jeunesse,
commis trente ans plus tôt. Le zélé scribe accusait allègrement le Premier
davoir eu un passé didéologue droitier, alors quactuellement il se
faisait passer pour un homme de centre gauche. Dans larticle de jeunesse incriminé,
le futur Premier ministre du royaume soutenait la thèse que «le nivellement des revenus
- et dès lors la réalisation dune plus grande égalité - avait exacerbé
lenvie sociale et attisé le mécontentement général. Sous lAncien Régime,
les discriminations et les inégalités étaient telles que les «gens du peuple», vivant
en majorité à la campagne pour y tirer la charrue à lombre des remparts du
château féodal, ne se seraient jamais imaginé quun jour ils pussent devenir
riches et vivre comme des seigneurs. Légalité était irréalisable et
linégalité extrême était de droit divin.
«Or, poursuivait le futur Premier ministre, les révolutions
industrielles successives et une politique de répartition des revenus, grâce à la
progressivité des impôts et une sécurité sociale redistributive, ont, dans nos
sociétés occidentales, réduit la pauvreté relative à 6% et éradiqué la pauvreté
absolue, exprimée en niveau de vie calorique par jour. Légalité des chances et
légalité des niveaux de vie ont fait des progrès spectaculaires en lespace
de deux siècles. La conséquence en est que les dernières inégalités, qui subsistent
encore, sont jugées provocantes et inacceptables. Le nivellement crée lenvie. À
quoi sajoute le paradoxe que les citoyens, désireux dêtre égaux, veulent en
fait être tous aussi inégaux les uns que les autres. Quand le voisin offre un manteau de
fourrure à sa femme, il faut que monsieur X fasse de même car il désire, comme son
voisin, se distinguer des autres habitants de sa rue. Lenvie du nivellement a donc
conduit au nivellement de lenvie, chacun jalousant son voisin. En plus, toujours
selon la thèse développée par le futur Premier ministre du royaume, le nivellement du
niveau de vie a complètement altéré les échelles de valeur. Contrairement aux
États-Unis où la presse, citant une personne célèbre, publie souvent et son âge et le
nombre des centaines de milliers de dollars quelle gagne, en Europe, ce quon
gagne par son travail est souvent suspect et toujours honteux et encore plus honteux est
ce quon possède. Quun dieu des stades accumule des millions de FB ou même
dEuros, en jouant au ballon, ou un chanteur pop en braillant comme les sauriens de
Jurassic Park, ne dérange personne, mais quun grand savant ou un grand patron de la
médecine ou un magicien de la haute finance deviennent fortunés, et aussitôt les braves
gens se mettent à hurler dindignation. Oui, niveler fait envier !»
Et le jeune auteur de larticle de conclure son
raisonnement par lanecdote édifiante de lhomme politique, candidat aux
élections. «Le candidat, ambitieux, fait campagne et sadresse à ses éventuels
électeurs dans une salle survoltée, en sécriant : «Chers amis, je gagne
aujourdhui 1O millions de FB par an. Eh bien, si vous mélisez pour que je
vous représente au Parlement, je suis prêt à renoncer à un revenu de 1O millions».
Silence de lauditoire, apparemment impressionné. Puis un homme au dernier rang se
lève et tonne : «Monsieur, je vous le donne en mille ! Je ne voterai jamais pour un
idiot comme vous !»
Le Premier, ayant raconté avec une certaine volupté verbale
son expérience de jeune collaborateur dun service détudes, se leva et alla
vers sa bibiothèque, dont il sortit un exemplaire jauni de la revue dans laquelle il
avait commis larticle incriminé. Il le passa à Clara, qui lui dit : «Jai
toujours cru que les péchés, y compris les péchés de jeunesse, étaient noirs. Mais le
vôtre est jaune orange.»
Le chef du gouvernement possédait peu duvres
dart, bien que sa maison fût remplie de tableaux et gravures quil avait
reçus à loccasion de discours ou de visites officielles. Son grenier pliait sous
le poids de piles dassiettes en faux étain, frappées aux armes des villages et
villes où il avait été lhôte ou fait citoyen dhonneur. La papyrocratie en
revanche lavait contraint pendant des années à un combat de tous les jours,
quil semblait avoir perdu au vu des milliers de livres et de dossiers, empilés dans
des rayons tout au long des murs de son bureau, dune chambre darchives et
dune immense annexe, que le Premier avait fait construire lannée
précédente.
«Chers amis, dit-il dun ton enjoué, vous savez depuis
quelque temps, jimagine, que notre pays est le seul où la vérité ne blesse point
et le ridicule ne tue pas. Lincident concernant David est absolument grotesque.
Votre expérience de la politique - bien que récente - vous aura déjà familiarisé avec
un principe important, relatif au fonctionnement de notre société médiatisée : «Plus
le mensonge est énorme, plus il est crédible.» Je prétends en outre quen
loccurrence le droit à la bêtise devrait être ajouté à la liste des droits de
lhomme. Il faudra y songer lors de la prochaine révision de la Constitution. Mais
trêve de cynisme. Laffaire Titus, puisquil faut lappeler
par son nom médiatique, a été fabriquée de toutes pièces par une certaine presse, que
dis-je, par un journal, qui savère être le plus subsidié du royaume ! Cest
dégoûtant, odieux mais inévitable dans une société où la liberté dexpression
nest pas limitée aux honnêtes gens. Les poissons pourrissent par la tête.
Certains hommes... par le cur ! Cest ma peau quils veulent. Cest
clair. Et pour ce faire, ils peuvent compter sur des hommes liges, surtout au sein de la
majorité, sur des individus ambitieux et factieux, moralement vénaux, prêts à boire
mon sang et à me manger cru. Mais ils auront une indigestion. Je vous lassure. En
attendant, ils pataugent dans leur propre bile, mais quand ils viennent chez moi,
mielleux, ils bavent de sirop et puent la mélasse.»
Il ricana, tandis quun instant il sirotait son thé. «Je
vous confie que par charité chrétienne je ne dis mot de la piétaille de
lopposition où la nullité est reine et où à chaque occasion un quarteron de
vaniteux séraflent les coudes pour monter à la tribune et y caqueter de leurs becs
de pacotille. La loi pénale devrait stipuler que seuls ceux qui se taisent ont droit à
la parole. Alors quaujourdhui ce sont souvent ceux qui savent qui se taisent,
tandis que ceux qui parlent ne savent rien. Ce que je vous dis, je le dis calmement. Ne
croyez pas que je sois énervé. Ils veulent, forcément, que jéchoue. Le succès
en politique ne pardonne pas ! Rien ne réussit aussi magistralement quun échec
retentissant. Les commentateurs vous lanceront hypocritement, en guise de consolation :
«Quel admirable échec. Quel art du revers et du ratage ! Et comme le ministre porte
linsuccès avec stoïcisme et dignité !» Eh bien, je vous dis que tout cela ne me
dit rien. Ce nest pas ma tasse de thé.»
Et le Premier, ajoutant laction aux paroles, mais prenant
le contre-pied de ce quil avait dit, but goulûment sa tasse de thé.
«Je ne vais pas me laisser étouffer entre deux portes. Je
cherche des arguments qui sonneront plus fort que la vérité. Vous devez maider.
Vous connaissez probablement cet admirable proverbe arabe : «Allah guérit demain les os,
quIl a brisés aujourdhui». Je dis quAllah est grand et que je voudrais
être son prophète pour quelque temps, sil me donne loccasion de briser les
os de mes adversaires et de leur casser les reins, de surcroît.
Mais j ai assez parlé de mon humeur, qui nest pas des
plus pacifiques. Jen conviens. Passons à lordre du jour. Monsieur Titus,
parlez-moi donc de vos activités et de ce qui vous amène si souvent en Israël.»
David expliqua calmement et de manière systématique. Le
Premier linterrompit de temps à autre avec des questions précises. Il paraissait
très intéressé, surtout quand David exposa les liens qui, selon lui, existaient entre
le monothéisme, dorigine juive, et la première révolution industrielle en Europe
occidentale.
«Je vais vous faire un aveu, coupa le Premier ministre, je
considère Clara un peu comme ma fille spirituelle. Vous avez de la chance davoir
une femme aussi exceptionnelle. Vous ne saviez peut-être pas que ma femme et moi avons
perdu notre fille unique dans un accident de voiture, il y a dix ans. Aujourdhui
encore cette mort de notre fille, jeune et intelligente, promise à un bel avenir, est une
amputation, qui me fend le cur et me transperce lâme.» Il toussota et reprit
sa tasse de thé, alors que son épouse se levait et quittait la pièce.
«Comme Clara est un peu ma fille dadoption, vous ferez
fonction de gendre, cher David. Et je vous assure que cela nest pas sans risque,
particulièrement dans la famille dun homme politique. Je vais vous illustrer ma
thèse grâce à une «histoire historique. Un jour un journaliste demanda à
Churchill : «Monsieur le Premier ministre, quel est lhomme politique que vous
admirez le plus ?» Et Churchill de répondre, sans la moindre hésitation : «Cest
Benito Mussolini. «Voyant la stupéfaction du reporter, Churchill sexpliqua :
«Vous savez que Mussolini avait un gendre, le comte Ciano, que le dictateur avait nommé
ministre des Affaires étrangères, après quil eut épousé sa fille. Mais à la
fin de la guerre, Ciano entra en contact avec les alliés afin de négocier une paix
séparée, à la grande rage de son beau-père, qui sur-le-champ fit condamner à mort son
gendre pour haute trahison et le fit fusiller. Churchill estimait que Mussolini avait
été conséquent et courageux. Il faut savoir que lhomme dÉtat britannique
à lépoque ne pouvait pas blairer son propre beau-fils, Christoffer Soames, et
quil adorait lui raconter lanecdote. Je ne suis ni Churchill ni Mussolini,
mais je veux vous lancer un avertissement, David. Je ne supporte pas la moindre
déloyauté. Faites ce que je vous conseille de faire. Je ne peux que prodiguer de bons
conseils car pour donner le mauvais exemple, je suis trop vieux. Naccordez aucune
interview. Évitez tout contact avec la presse. Et de grâce, cessez vos voyages en
Israël. Entrez dans la clandestinité pendant quelque temps. Méditez, écrivez des
poèmes à votre femme, prouvez lexistence de Yahvé et décortiquez le sexe des
anges, mais détachez-vous de la Terre promise. Il y va de la raison dÉtat et de la
survie du gouvernement !»
Cette énergique péroraison du Premier confirmait
limpression de David que son propre père devait avoir eu une conversation avec le
chef du gouvernement.
«En politique, il faut savoir jouer aux échecs avec et contre
le temps et les circonstances. Un bon politique conspire avec le temps et en fait son
allié. Il y a le temps du pouvoir, mais il y a aussi le pouvoir du temps. Il ne faut pas
laisser le temps au temps, quoiquon en dise. Il faut choisir son temps, son momentum,
comme disent les Américains. Je vous annonce que l«affaire Titus» sera rayée de
lagenda politique dès la semaine prochaine et quon en parlera plus. Vous
pourrez de nouvau dormir sur vos deux oreilles, à moins que les amoureux de nos jours ne
dorment plus sur leurs oreilles ? Je ne me mêle pas de votre vie privée mais je vous
supplie de vous tenir coi, pendant le temps quil faudra. Je vous avertirai quand
vous pourrez sortir du maquis. Pour lheure, méditez ce beau poème anglais de je ne
sais plus qui :
You cannot choose your battlefield,
the gods do that for you.
But you can plant a standard,
where before a standard never stood.
Dès le lendemain, le Premier, plein dallant et de
résolu-tion, ne laissait plus rien au hasard. Il manda le président du deuxième parti
de la coalition gouvernementale et lui déclara sur un ton ferme et décidé :
«Cest la semaine prochaine que le conseil des ministres
doit décider de la prolongation des subsides à accorder à la presse et
particulièrement au journal Le Matin. Je sais que votre influence personnelle et
celle de votre parti sur la rédaction est très grande, dautant plus que les pertes
dexploitation du quotidien sont devenues insupportables, à force de supporter les
invendables thèses de votre parti, de préférence sournoisement. Mon parti - et vous
savez que je ne suis pas homme à le suivre jusque dans ses folies - ma intimé de
mettre fin, une fois pour toutes, au soutien financier public au Matin, si cette
feuille continue à répandre des allégations et des insinuations qui portent atteinte à
la bonne réputation de nos hommes et nos femmes de confiance. Cest ainsi - toujours
selon mon parti - que les rumeurs malveillantes concernant une de mes collaboratrices et
son mari doivent cesser du jour au len-
demain, illico presto, subito, si vous comprenez ce que
je veux dire ! Cette campagne de presse risque de déstabiliser notre coalition et vous
savez que je devrai, au cours des prochains mois, faire violence à mon propre parti, avec
tous les moyens, pour quil avale vos revendications en matière sociale et
économique, qui sont par ailleurs parfaitement déraisonnables et préjudiciables. Mais
vous connaissez ma loyauté envers mes partenaires ! Ne confondez pas lessentiel
avec laccessoire et faites taire les crapauds. Prenez exemple sur Tony Blair, un
homme flexible, donc intelligent, qui met le nouveau socialisme au service du capitalisme
éclairé. Faites comme Blair ou on ne vous blaire plus !»
Le président du deuxième parti de la coalition
gouvernementale ne dit pas grand chose sauf quil ferait de son mieux «pour arranger
les choses sans faire de vagues».
Le Premier donna ensuite un coup de fil au président de la
Chambre, lui suggérant que les interpellations se tiennent le jeudi après-midi, après
les votes, à un moment où labsentéisme serait à son comble et les caméras de la
télévision inopérantes.
Ce même jeudi, Clara accompagna le Premier au Parlement, comme
si de rien nétait. Elle monta par lescalier en spirale jusquà la
tribune réservée aux collaborateurs ministériels. De rares parlementaires présents
dans lhémicycle, curieux den- trevoir la ravissante et depuis peu célèbre
Clara Wieck, laissèrent errer leurs regards entre les colonnes grecques. Les plus alertes
entre eux, à la buvette, appellaient Clara la «Vénus du seize» ou la «Vénus de
Milo», alors que ces mêmes langues vénéneuses affublaient une autre attachée du
Premier, plus rondouillarde et pneumatique, du titre de «Vénus de Kilo». Clara, de ses
grands yeux dobsidienne, jeta un regard pénétrant sur la salle et son sourire
narquois lui permit de montrer les dents à tous ceux qui eussent douté de son esprit de
décision.
Les interpellations sur laffaire Titus, tenues par
lextrême droite, furent un véritable anticlimax et tournèrent au désastre pour
lopposition. Lhémicycle était pratiquement vide, à lexception des
interpellateurs, du président de lassemblée et du Premier ministre. Deux autres
membres, audiblement endormis, étaient restés en séance. Le Premier, de son banc,
écouta poliment les exposés critiques des deux parlementaires, sans rictus facial
dénigrant ni bâillement excessif. Leurs diatribes avaient été confectionnées par de
zélés collaborateurs, qui sétaient contentés de rassembler les coupures de
presse concernant «laffaire Titus». Quand ce fut le tour du Premier ministre de
monter à la tribune, il eut une réponse des plus laconiques, se limitant à une seule
phrase :
«Les honorables membres ont posé dix questions. Ma réponse
à chacune delles est : non.» Le Premier quitta aussitôt la tribune pour reprendre
sa place dans le banc réservé aux membres du gouvernement.
Dans leur réplique, les interpellateurs soulignèrent que le
Premier sétait une nouvelle fois distingué par sa morgue et son dédain pour le
Parlement, que sa réponse avait été une caricature blessante de ce quelle aurait
dû être et quil avait humilié et ridiculisé des membres de lopposition,
démocratiquement élus. Le Premier se leva dans son banc pour dire quil
navait nullement eu lintention de rendre ridicules ses chers collègues, mais
quil ny pouvait rien sils étaient de fait ridicules et depuis bien plus
longtemps quon ne le pensait en général. Il sétait dès lors contenté dans
sa réponse den faire le constat, sans pour autant le dire clairement. Cette
conclusion, aussi acariâtre que décoiffante, clôtura lincident.
La presse du lendemain ne consacra que quelques lignes aux
interpellations. Le Matin ne mentionna même pas les débats qui avaient eu lieu à
la Chambre.
Le Premier ministre, heureux davoir pu éteindre un
dangereux feu de brousse politique, sapprêtait à avoir raison, une nouvelle fois.
En effet, après quelques jours, il devint évident que l«affaire Titus» avait
été évacuée de lactualité et des manchettes à la une. Les milieux politique et
médiatique se mirent à explorer dautres plages de nouvelles et de rumeurs, prêtes
à faire mousser lécume des scoops et des on-dits, lespace dun
matin. Il y avait suffisamment de sujets dactualité, qui, tels des bulles de savon,
éclataient tous les soirs sur les écrans de la télévision.
Après le scandale de la fraude laitière, à peine oubliée
bien que non élucidée, cétait la maladie de la vache folle qui secouait le
landerneau politique. Lépidémie mentalement débilitante avait été amenée sur
le continent à cause dun mauvais vent en provenance de la Grande-Bretagne, ce qui
prouvait à lévidence que ce pays nétait plus une île mais se situait au
cur de lEurope. Un présentateur à la télévision, dont la formation
médicale sétait étendue sur trois ans tout au long de sa première candidature en
médecine, expliqua les symptômes et les causes les plus fréquentes du mal démentiel,
en ajoutant que le test du syndrome de la maladie de Creutzfeldt-Jacob était fort simple
: «Tous les spectateurs qui nauront pas compris mes explications sont probablement
déjà atteints du mal. Ils sont priés de se présenter aussi vite que possible dans
lhôpital le plus proche.» Cet avertissement quelque peu téméraire eut des
conséquences considérables. Tous ceux qui dans le royaume accusaient un trou de mémoire
ou les jeunes qui, en classe, posaient une question jugée stupide par linstituteur
ou ne parvenaient pas à répondre convenablement étaient supposés contaminés et donc
mortellement dangereux. Des époux et épouses, trompés depuis des décennies,
profitaient de loccasion pour se débarrasser de leur partenaire en invoquant ses
incohérences mentales. Au Parlement aussi le syndrome C.-J. fit son entrée,
particulièrement pendant lheure des questions et réponses, le jeudi après-midi,
et cela tant chez les députés que chez les ministres. Le caractère surréaliste des
problèmes débattus confirmait la gravité de lépidémie et sa propagation rapide
dans tous les milieux.
Le Premier buvait du petit-lait, pour la première fois depuis
léclatement et létouffement du scandale laitier. La maladie de la vache
folle détournait judicieusement lattention des problèmes budgétaires et de la
réforme de la sécu. Selon les initiés, la maîtrise des dépenses publiques
nétait possible quà condition que le gouvernement sabstînt de toute
mesure. Toutes les grandes et profondes réformes, annoncées depuis le début de la
législature, avaient pour but essentiel de ne rien changer du tout, tout en donnant
limpression contraire. Il fallait donner le temps au temps. Le chef du gouvernement
se plut à répéter que le gouvernement devait gouverner, le Parlement parlementer et le
peuple peupler. En effet la démographie seffondrait à vue dil et il
fallait se préparer à la naissance de lultime et dernier enfant. Tous les
instituts de recherche du royaume avaient séché sur la mise au point dune
méthodologie permettant de reconnaître le dernier-né et de prédire quand il verrait le
jour.
Une lutte à la corde politique éclata, lorsquil
sagit de désigner la région du royaume où le dernier enfant naîtrait. La
question nétait pas indifférente, puisque le dernier-né accumulerait sur sa
personne tous les avantages sociaux des années à venir et déterminerait par son lieu de
naissance la direction des tranferts financiers interrégionaux, qui jusquà ce jour
avaient été largement orientés du nord vers le sud. Une fois né le dernier-né, il
faudrait changer radicalement de politique démographique en réservant loctroi des
allocations familiales aux seuls bébés-éprouvettes, devenus les seuls des ayants droit
à la prime de naissance, dès linstant où linfirmière débou- cherait la
cornue de laboratoire dans laquelle les embryons auraient mijoté in vitro. Tout
rentrerait ainsi dans lordre.
Au restaurant du Parlement, établi dans un donjon du Moyen
Âge, pour daucuns remontant à lâge de fer et longtemps occupé par
ladministration des chemins de fer, les vieux routiers de la politique, entre les
gueuletons du midi et du soir, dissertaient sur la situation du royaume fédéral en
concluant que lopinion publique, décidément, était un sirop gluant quil
fallait agiter avant usage.
Maintenant que l«affaire Titus» avait disparu de
lagenda politique, Clara se ragaillardissait. Elle trouvait le temps, après ses
heures de cabinet, de poursuivre la rédaction de son roman de politique fiction. Les
dernières péripéties lavaient inspirée en lui ouvrant de nouvelles perspectives
sur les tours et détours de la politique. Décrire en grossissant à la énième
puissance ce quelle vivait dans le milieu lui était devenu un besoin, un moyen de
défoulement par rapport à la vie trépidante quelle menait professionnellement. Et
quand David rentrait le soir de luniversité, il lui arrivait souvent de trouver sa
jeune épouse, accroupie devant la table basse de la salle de séjour, en train
décrire fébrilement, un sourire ironique au visage.
Lorsque, fin août, David et Clara Titus rentrèrent de
vacances bénies, avec encore un goût de sel sur la peau bronzée et du sable entre les
pages des livres quils avaient lus sur les plages, ils apprirent la triste nouvelle
par la radio. Le professeur J.K. Mortal était décédé. Ils se sentirent émus et
malheureux. Ils avaient vénéré le grand savant, comme tant dautres intellectuels
de leur génération. Ils avaient tous les deux, chacun de son côté, assisté à la
fameuse leçon dadieu du professeur dans la grande rotonde de luniversité,
quelques années plus tôt. Cela avait été pour eux, alors quils ne se
connaissaient pas encore, une espèce de Sermon de la montagne scientifique et
philosophique, érigé en référence et en monument de sagesse et de perspicacité.
Désormais ils ne pourraient plus parler de Mortal quau passé simple ou au
plus-que-parfait. Laffable professeur, éclaireur intrépide de lavenir,
était dorénavant le prisonnier du passé. Pour Clara et David, il avait été un
professeur vraiment extraordinaire, qui avait mené toute sa vie le combat d«un
contre on», comme le disait David.
La mort dun Prix Nobel de physique - le royaume nen
comptait quun - était un événement, qui fit la une dans les médias. Pour eux la
mort du grand homme était du pain béni, pres- quun heureux événement et de toute
manière un os à ronger. Des hordes de journalistes se ruèrent sur les membres de la
famille de Mortal et sur ses proches, dailleurs peu nombreux. La presse se mit en
chasse du moindre détail. Avait-il souffert dans ses derniers instants ? Son décès
était-il dû à dautres causes que larrêt cardiaque ? Et puis
cétaient ses dernières paroles qui suscitaient la curiosité générale. La
famille annonça que Mortal navait pas prononcé de dernier mot. Mais les agences de
presse refusèrent dy prêter foi. En effet, on prononce toujours des paroles sur
son lit de mort, des paroles que les survivants appellent les dernières. Devant la
fermeté taiseuse de la famille, la presse, à défaut de dernières, se mit en quête des
avant-dernières et pénultièmes paroles de Mortal. La femme du concierge de
limmeuble, où le savant avait habité au cours des dernières années, dévoila que
le professeur Mortal lui avait confié, le jour de sa mort, ces mots précieux : «Je vous
dois encore 468 FB pour le poulet à la broche que vous mavez préparé dimanche
dernier.» Un journal qui se targuait dune rubrique culturelle de qualité titra le
matin, suivant la mort de J.K. Mortal, que le Prix Nobel était mort tel Socrate, en
ajoutant, à lintention des lecteurs culturellement avertis, que le philosophe grec
sétait inquiété dans ses dernières heures avant sa mort dun coq quil
avait acheté afin de loffrir à un certain Asclépios. Un professeur de
gérontologie envoya sur-le-champ une lettre de lecteur au journal pour expliquer
quAsclépios nétait pas le premier venu, mais un dieu que Socrate voulait
remercier pour sa guérison dune maladie incurable quil avait contractée et
qui, selon lui, avait pour nom «la vie». Mortal navait-il pas déclaré, dans
lune de ses plus célèbres interventions à la télévision, que «vivre était
dangereux pour la santé ?» Dans un In Memoriam, publié par le même journal, il
était précisé que Mortal avait remplacé le coq par un poulet, parce quil avait
eu la délicatesse de ne pas vouloir singérer dans les affaires de politique
intérieure du royaume, ajoutant pour ses lecteurs distraits que «le coq» était le
symbole dune des nombreuses régions du pays et en outre le nom de famille du
Premier ministre. Mais cette pointe délicatement humoristique échappa au commun des
lecteurs.
Un scandale éclata quand il apparut que des photographes
étaient parvenus à sintroduire dans la chambre du défunt, pour le photographier
sur son lit de mort, et cela sans lauto- risation de la famille. Le lendemain, trois
journaux publiaient des photos du savant décédé, expliquant en sous-titre que «le
menton du défunt était soutenu par un fichu blanc afin déviter
laffaissement de sa bouche et que ses joues avaient été rembourrées douate
afin de lui donner un meilleur look, après lépuisant combat quil
avait si courageusement mené contre une longue et pénible maladie». La famille,
furieuse, envisagea de faire saisir les journaux concernés, mais se ravisa, car elle ne
voulait à aucun prix donner une «valeur de collection» aux éditions incriminées. Le
même soir les photos de Mortal, mort, étaient sur internet.
Clara et David assistèrent aux funérailles, qui furent
davantage quun enterrement. Le recueillement, malheureusement, pâtit du caractère
solennel et trop protocolaire du service funèbre. Les caméramen de la télévision ne
purent résister à la tentation de se braquer sur les visages des enfants et
petits-enfants du professeur Mortal. Et quand lun ou lautre ne pouvaient
retenir ne fût-ce quune seule larme, les objectifs variaient leur focale, les
caméras se mirent à crépiter autrement et zoomèrent obscènement sous la voûte
gothique, en agrandissement de la douleur humaine.
Une petite-fille du savant, émouvante et intense, lut
dune voix argentine un poème inachevé de J.K. Mortal, quon avait trouvé sur
sa table à écrire :
.........................son
et dans ma chambre dintimité,
la nostalgie des dieux et des clartés
entre la mer, la terre et le soleil,
inépuisable aveuglement de lil,
pour qui ne trouve de limites
à lenvers de toute limite
et par-dessus ses mains meurtries,
cherche sous lécorce ensevelie,
lessence et le sens.
Bénies les heures qui blessent
et dont la dernière tue.
Et nous gravons sans cesse
nos effigies dans dinsondables perspectives
et murmurons les mêmes paroles furtives...
Et quand le soir descend sur ma maison,
et quand le feu dévore les flammes
des bûches rêches dune morte saison,
et sur les murs les ombres croissent
et dexotiques arbres poussent
leurs branches étranges sur les toiles douces...
Quand lourd, le soir descend dun grand coup daile,
oiseau du sort, qui pèse et jauge le zèle,
alors nous ne nous y trompons plus :
il y a de grands mystères et des énigmes
et tout et rien ne seront jamais connus.
Cest quentre terre et ciel, Horace,
et entre vie et mort, ami Horace,
se dressent les rêves et espérances
de femmes et dhommes désemparés,
qui cherchent le sens de leurs errances,
sans jamais le trouver.
Enchaînant, le recteur de luniversité eut des paroles
poignantes.
«Par-dessus les pages définitivement tournées, par-dessus
les phrases inachevées et les mots guère prononcés, sétend déjà une infime
couche de poussière des milliards datomes, matière minuscule, si chère au grand
physicien. Mais le professeur Mortal ne sy est pas trompé. Le temps sème sa
cendre, mais il ne recouvrira jamais lempreinte que la vie dérangeante et
exemplaire de J.K. Mortal nous a laissée. Sa vie ne fut pas un ensablement ni une
scission. Ce fut le combat dun contre on; du singulier contre le pluriel; le combat
de lessence contre lévidence et finalement la victoire de linvisible
sur le visible.»
Clara et David suivirent le cortège funèbre jusquau
cimetière. Ils jetèrent une rose blanche sur le cercueil, avant quil ne fût
couvert de terre. Clara se blessa le doigt à une épine. Une goutte de sang jaillit et,
secrètement, elle espéra quune infime cicatrice lui rappelle tout au long de sa
vie la douleur et la ferveur de ce jour. Sur la pierre tombale en marbre noir lon
pouvait discerner les inscriptions suivantes : «J.K. Mortal, arpenteur de la matière et
de lesprit, un homme parmi les hommes, pour qui chacun était quelquun.»
Puis la vie reprit son cours normal. Clara et David, happés
par dinnombrables activités et obligations, étaient souvent à la recherche
dun second souffle. Laffaire Titus semblait définitivement enterrée et
oubliée. Létoile de Clara brillait de plus en plus dans les avenues du pouvoir. Le
Premier en avait fait sa «femme de confiance», quil consultait en tout. Cela fit
jaser, mais le chef du gouvernement était un pachyderme qui se moquait des ineptes
racontars. Il avait sa conscience, ses principes et sa déontologie, également dans sa
vie privée, dont il ne sécartait pas. David, de son côté, sétait
totalement investi dans ses tâches universitaires : lenseig- nement et la
recherche. Il avait vite établi une réputation dexcellent pédagogue, donnant ses
cours avec enthousiasme et inspiration. Plusieurs étudiants dautres facultés
venaient suivre ses leçons, par pur intérêt. Entre-temps le jeune professeur D. Titus
publiait article sur article dans des revues internationales. Son style était clair et
percutant, infligeant ainsi un démenti aux préjugés bien connus selon lesquels le
philosophe nest compréhensible quinvolontairement et quil met entre
guillemets les mots quil ne peut expliquer. David Titus participait de plus en plus
à des colloques et des symposiums interuniversitaires, tant dans le royaume quà
létran- ger. Seul Israël lui restait interdit. Il avait toutefois maintenu et
même étendu ses contacts épistolaires avec LÉcole biblique de Jérusalem et
luniversité hébraïque. Le père Bex était dailleurs venu à
luniversité de Louvain au cours de lannée écoulée. Il avait expliqué à
David que les chercheurs de lÉcole biblique, fascinés par le manuscrit de la
famille Wieck, imploraient David de revenir en Israël avec la version originelle, seul
moyen de décoder le document et délucider son secret. Le père Bex remit à David
une lettre émanant du directeur de lInstitut dexégèse de Jérusalem, le
professeur A. Cohen, par laquelle celui-ci proposait à David un séjour de quinze jours,
au cours duquel le laboratoire de microscopie électronique serait mis à sa disposition.
À condition, bien entendu, que David pût leur apporter le texte originel en possession
de Samuel Wieck. Le professeur A. Cohen demandait dans son message à David Titus de
remettre à S. Wieck une lettre quil avait jointe et dans laquelle il expliquait que
tout examen scientifique du manuscrit pouvait aujourdhui se faire sans la moindre
atteinte à lintégrité matérielle du document. Les techniques modernes
permettaient en outre une reconstitution parfaite en cas de prélèvement à des fins
danalyse microscopique. Au cours de cette même période, David reçut une lettre
chaleureuse de Japhet Charoumi, linvitant à faire un tour en Jordanie, avec une
halte obligatoire et «extra-terrestre» à Pétra, la ville surréaliste des Nabatéens.
Ces multiples développements avaient incité David à faire
une nouvelle démarche auprès de Samuel Wieck, énergiquement appuyée par Clara, qui
avait lancé une offensive de charme auprès de son père. Le père Wieck avait, après un
siège de plusieurs mois, enfin accepté que le manuscrit fût une nouvelle fois
photographié, en lui appliquant une méthode permettant de donner du relief au texte. Le
manuscrit fut en outre soumis à une radiographie aux rayons Roentgen.
Quand David, une semaine plus tard, fut mis en possession des
radiographies et autres clichés du manuscrit, il fit une extraordinaire découverte, qui
le cloua au sol. Entre les lignes du texte et derrière elles semblait se cacher un
deuxième texte dans une langue que David navait pas pu identifier, les caractères
sécartant de lhébreu et de laraméen. David comprit que seul un
nouveau séjour à Jérusalem pouvait lui donner une chance de percer lénigme de
plus en plus intrigante du document. Le mystère du document était scientifiquement
prouvé - David en avait la preuve - et il devenait plus grand à mesure quon
examinait le parchemin. Il décida de ne rien dire aux parents de Clara, en attendant
davoir une conversation à tête reposée avec sa femme. Il lui fallut attendre une
semaine avant de trouver un moment où Clara, relaxée et détendue, fut dans les
conditions psychologiques requises pour une conversation aussi importante. Quand David
révéla à Clara ce quil avait découvert sur la radiographie du manuscrit, elle ne
sembla nullement surprise.
«Je
savais intuitivement que ce texte allait mettre mon rationalisme à lépreuve. Le
document de mes parents est à géométrie variable et contient plusieurs dimensions. Ce
ne sera pas simple de le rendre intelligible mais je comprends que pour toi - et un peu
pour moi - ,il constitue un défi exceptionnel.»
«Tu as bien
saisi lenjeu, Clara. Si tu suis ta propre logique, tu admettras que je nai pas
le choix. Je me dois, je te dois, je dois à tes parents et à la communauté scientifique
de le déchiffrer.»
«Je crains que
tu naies raison», dit-elle doucement.
«... et que je
doive me rendre en Israël, une nouvelle fois», suggéra David, prudemment. Elle se tut.
David reprit son raisonnement en procédant socratiquement, par étapes successives de
délivrance didées. Depuis un an, personne navait fait allusion à
l«affaire Titus». Le père de David, un homme qui ne prenait jamais de risque,
avait confié à son fils quil ne voyait plus dobjection à un voyage
détudes en Terre sainte.
suite dans "L'Affaire Titus. Métaroman". Racine,
Belgique.

